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Aristote et l’oracle de Delphes

14 juin 2016
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aristoteetloracleAyant bien aimé le premier tome des aventures d’Aristote détective, j’ai lu avec plaisir la suite des enquêtes que le philosophe mène avec Stéphanos, jeune citoyen en cours de maturation. Le programme, bien alléchant, est annoncé au début :

« C’est une histoire pleine de torts causés à des vierges de bonne naissance, de meurtre et de secours, de mines d’argent mais aussi de spectres et d’errances. » (p. 13)

En effet, Stéphanos, la réputation de sa famille désormais rétablie et sa fortune en voie de redressement, cherche à s’élever socialement en faisant les bonnes rencontres. Pourtant, même au sein de la bonne société, des drames sordides éclatent, souvent au détriment des plus jeunes ou des plus candides. C’est ainsi qu’il apprend la disparition d’Anthia, belle héritière, probablement emmenée à Delphes. Il s’associe une nouvelle fois à son ancien maître d’étude, Aristote, pour la retrouver, en prétextant auprès de son entourage le besoin de consulter la pythie pour ses projets de mariage. Le périple sera semé de cadavres et d’autres rencontres plus burlesques, Aristote se montrant comme à son habitude bien plus sensé, humain et drôle que son compagnon.

Stéphanos est un narrateur toujours aussi désagréable, pétri des préjugés et superstitions de son temps. On a envie de le baffer lorsqu’il manifeste ostensiblement son mépris envers un esclave, racontant sa triste histoire d’ancien homme libre ; pour Stéphanos, aujourd’hui c’est un esclave, alors qu’il se la ferme ! Mais évidemment, c’est un bon choix de la part de l’autrice pour nous immerger encore plus dans l’état d’esprit grec de l’époque. Le seul personnage qui nous semble normal, actuel, c’est Aristote, mais il ne devait guère ressembler au citoyen lambda.

On assiste « en direct » à l’élaboration de la Poétique d’Aristote, inspiré par les histoires de revenants racontées dans les maisonnées à l’occasion des fêtes. Le roman constitue une bonne initiation à la civilisation grecque, s’attardant sur les mythes, fêtes et cérémonies, ainsi que quelques habitudes déplaisantes sur le traitement des esclaves et prostituées. Le tout dans un style léger, porté par les boutades d’Aristote dont on ne voit guère le côté studieux ici.

Margaret Doody, Aristote et l’oracle de Delphes, 10/18. 2003
(Aristotle and Poetic Justice, 2001)

Petit enfer dans la bibliothèque

23 mai 2016

petitenferThursday, encore amochée suite à l’épilogue du Mystère du Hareng Saur, est prête à accepter la direction d’OS-27, le service réactivé des détectives littéraires, en affichant le degré d’OUFerie convenable. Compte tenu de son âge et de sa médiocre condition physique, elle hérite finalement du poste de bibliothécaire en chef du Wessex. La voilà donc à la tête de la bibliothèque de Swindon, incongrûment baptisée bibliothèque « Grolard – Buffet à volonté, boisson non comprise ».

L’établissement ne s’avère pas la sinécure promise.

Notre héroïne dure à cuire va côtoyer l’USB, Unité Spéciale des Bibliothèques, troupe d’élite qui ne rigole pas, comme le montrer sa tenue de combat réglementaire, « en treillis de camouflage couvert de dos de livres pour se fondre dans les rayonnages des bibliothèques ». Dans le monde de Jasper Fforde, les bibliothécaires sont naturellement une des professions les plus craintes et les plus respectées.

Pour corser le tout, les missions de Thursday vont être fortement perturbées par la permutation fréquente d’identité entre son corps usé et les répliques qui peuplent Swindon. Elle ne sait jamais si elle est elle ou un « Interim » voué à l’autodestruction rapide. Sa mémoire est de plus brouillée par sa terrible ennemie, Aornis Hadès, qui rôde toujours dans son entourage.

Sa situation familiale est, naturellement compliquée. Son fils Friday voit son destin contrarié suite à la désactivation des voyages dans le temps. Sa fille Tuesday est une surdouée enquiquinante qui planche sur une formule permettant de détourner  un châtiment divin, destiné à détruire le centre ville de Swindon. Le thème de la religion, développé ici de manière fort peu orthodoxe, nous fait croiser un ermite ornemental et donne des exemples d’organisations efficaces :

La Congrégation de la Défénestration perpétuelle était un petit ordre monastique dont les membres se jetaient par la fenêtre de leur abbaye deux fois par jour après la prière. (…) la communauté religieuse aurait perduré jusqu’à nos jours si un déménagement conçu en dépit du bon sens au huitième étage d’un immeuble n’avait provoqué son anéantissement en moins d’une heure. » (p. 310)

Une fois de plus, inventivité au top et fou rire garanti !

Jasper Fforde, Petit enfer dans la bibliothèque, Fleuve Editions, 2014 (The Woman Who Died a Lot, 2012)

Aristote détective

16 avril 2016
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aristotedetectiveA vingt-deux ans, Stéphanos se retrouve chef de famille depuis la mort de son père. Le renom de la famille la protège encore mais le manque d’argent ne tarde pas à se faire sentir. Surtout, un drame vient entacher leur réputation : son cousin Philémon, fils de sa tante Eudoxia, a du s’exiler suite à un coup fatal porté à un adversaire lors d’une bagarre.

A ces soucis domestiques, Stéphanos ajoute bientôt l’horreur d’une scène de crime. Le patricien Boutadès a été tué d’une flèche dans sa maison. Stéphanos découvre de puissants ennemis de la famille lorsqu’il apprend qu’on accuse son cousin, pourtant absent de la ville depuis plusieurs années, de ce meurtre. C’est à Stéphanos d’assurer sa défense lors de son procès. Désemparé, il demande alors l’aide de son maître respecté, durant ses études peu brillantes : le fameux Aristote !

L’idée d’invoquer une telle figure de philosophe dans un des premiers polars antiques s’avère judicieuse. Avec ses puissantes capacités de déduction et sa logique sans faille, Aristote est bien le détective idéal, face à un narrateur des plus patauds. Nous sommes à une époque où les techniques d’enquêtes sont tout bonnement absentes. Les témoins piétinent allègrement la scène de crime. On préfère s’interroger sur les intentions divines à l’œuvre plutôt que sur la psychologie des suspects. Aristote adopte rapidement une attitude scientifique et examine de près des fragments de poterie, tandis que Stéphanos travaille sur son réseau social.

Un homicide pollue tout, tant qu’il n’est pas vengé : le tueur d’abord, puis sa famille, sa tribu, sa phratrie et, finalement, la ville entière. Même si nous accomplissions les sacrifices, les prières et les libations d’usage, nous pouvions demeurer impurs, et nos prières rester vaines. Athéna, pure déesse de la sagesse et de l’artisanat, pouvait abandonner la ville tant que l’offense ne serait pas lavée. (p. 31)

Le roman constitue une bonne reconstitution de la vie quotidienne à Athènes. Stéphanos n’est pas présenté comme un personnage foncièrement sympathique. Il considère comme naturel le statut méprisable des esclaves et s’avère peu enclin  à communiquer avec les femmes de sa maison, même sa mère. Il faudra pourtant qu’il apprenne à coopérer avec des individus peu prestigieux pour se tirer d’affaire… J’ai globalement bien aimé ce livre, dont l’intérêt réside davantage dans la reconstitution historique que dans l’intrigue policière.

Margaret Doody, Aristote détective, 1978 (éd. 10/18 1996)

Carnets de thèse

31 mars 2016

carnetsFraîche et pleine d’entrain, Jeanne Dargan abandonne avec joie son poste de professeure en collège pour se consacrer à une thèse de littérature. Son directeur de recherche, Alexandre Karpov, est une sommité sur Kafka, ce qui lui semble un gage de réussite pour son sujet ambitieux sur « la parabole des portes de la loi dans Le Procès ». Elle déboule donc à la Sorbonne, comme beaucoup d’autres, espérant impressionner le grand maître. Flottant très haut sur son petit nuage, elle se voit devenir une spécialiste mondialement connue, invitée à tous les colloques. Plusieurs longues années seront nécessaires pour doucher son enthousiasme.

Le premier indice est sa rencontre avec Brigitte Claude, secrétaire au département des thèses. Caricature de fonctionnaire apathique, le corps réduit à une paire de seins flasques étalée sur son bureau, elle défend farouchement sa méthode de travail : la résistance au travail. Elle cherche plutôt gentiment à la dissuader de s’inscrire, entendu que moins de la moitié des doctorants vont jusqu’à la soutenance, et ceci dans un état de délabrement physique et mental des plus pitoyables. Mais pour Jeanne : « C’est drôle : entre nous, ça me motive encore plus de savoir que si peu arrivent au bout, ça rend l’aventure encore plus spéciale ! »

En guise d’aventure, Jeanne se voit attribuer des cours qui n’ont rien à voir avec ses compétences, saoule son compagnon avec sa relation déroutante avec Karpov, délire sur Schopenhauer au rez-de-jardin de la BNF.

Karpov, personnage aussi charismatique que fuyant, pour tout dire… une vraie feignasse, a l’art d’éluder les questions légitimes, d’ignorer les textes envoyés par ses doctorants, de leur donner l’impression qu’il s’intéresse à eux pour mieux se consacrer à ses guéguerres universitaires. L’autrice précise en interview que son propre directeur de recherche n’était pas du tout comme ça. Elle s’est par contre inspirée de ce qu’elle a entendu lors de son travail administratif à l’université. Elle précise toutefois que Karpov n’est que paresseux et non malveillant, ce qui en dit long sur ce à quoi on peut s’attendre de la part de certains directeurs de recherche.

Arrivée à la phase de la rédaction, Jeanne se met à boire et à manger n’importe comment, se coupe de son entourage. Elle pourra vérifier si son cas confirme également les statistiques selon lesquelles deux thésards sur trois voient leur couple exploser s’ils habitent avec leur conjoint. Cette bande dessinée témoigne bien de la situation d’isolement des étudiants français et, plus largement, des dysfonctionnements de l’université. Elle n’en est pas moins très drôle à lire, même si elle doit faire grincer les dents des étudiants en cours de thèse.

Le style est simple, avec des dessins pas trop précis, de jolies couleurs pastel. J’ai été un peu gênée par la façon de représenter les corps, un peu trop déformés, détail important car Jeanne passe beaucoup de temps à réfléchir en slip. L’intérêt principal réside sans nul doute dans les dialogues… ou les monologues.

La bande dessinée est issue d’un projet de blog, où Brigitte tenait le rôle principal : Le Bureau 14 de la Sorbonne, où on peut lire les huit premières pages de la BD.

Tiphaine Rivière, Carnets de thèse, Editions du Seuil, 2015

Herbes, fleurs et nouvel arrivant

19 mars 2016

J’ai beau grelotter dans mon salon en veste polaire à capuche, les plantes du balcon sont formelles : c’est le printemps ! Alors, on va les croire.

01_estragon

Voici un pied d’estragon qui avait disparu pendant l’hiver. J’en étais déçue, puisque je l’avais bien paillé avec des cosses de graines de courges. De nouvelles pousses sont apparues ! Quand elles étaient encore minuscules, j’ai goûté pour en avoir le cœur net. La perspective de petits plats d’été parfumés à l’estragon est des plus réjouissantes.

02_ciboulette

Même chose pour la ciboulette (pot en terre à gauche), qui entame vigoureusement sa troisième année. Comme elle a fait des fleurs pour la première fois l’été dernier, j’ai recueilli quelques graines, que j’ai planté à côté des tiges déjà formées. Le pot violet témoigne d’une intéressante expérience. Comme conseillé dans un livre sur le jardinage urbain, j’ai arraché une touffe de trèfle que j’ai plantée dans un pot. Non seulement le trèfle a prospéré, mais une touffe d’herbe a poussé en plein milieu (des graines ou des pousses devaient se trouver avec le trèfle). On voit ici la touffe d’herbe seule dans un pot, et mon chat la mange d’aussi bon cœur qu’une plante estampillée « herbe à chat » de magasin payée 3 à 5 euros. Si ce n’est pas un bon plan, ça y ressemble…

03_plantain

Autre expérience, un pied de plantain arraché au bord d’un trottoir d’une rue peu passante, sous l’œil perplexe des piétons. Le plantain a de nombreuses indications médicinales ; j’ai notamment retenu son utilité contre les maux de gorge, rhumes, etc. Planté dans la même jardinière que le trèfle, il a d’abord prospéré, produisant fleur sur fleur, que je coupais au fur et à mesure pour les faire sécher. Les fleurs de plantain sont en fait ces tiges érigées qui poussent au milieu des feuilles. Le trèfle est ensuite devenu tellement envahissant que j’ai planté le plantain à part. Il a presque entièrement disparu pendant l’hiver, puis j’ai vu ces petites feuilles apparaître. On dirait que c’est reparti pour une nouvelle année.

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Une autre plante utile poussant à l’état sauvage : la tanaisie. On voit bien que la partie centrale est morte mais que les nouvelles pousses surgissent des tous les côtés. Je vais sûrement en couper certaines. La tanaisie est une superbe plante ; les feuilles ressemblent à des fougères, les fleurs ont la forme de petits pompons jaunes. En pot, elle a eu un port un peu retombant l’été dernier, très décoratif. Cette plante est insectifuge et peut servir à traiter d’autres plantes victimes d’envahisseurs divers. Ses propriétés s’étendent aux animaux et aux humains et, correctement dosée, elle permet d’éliminer les parasites externes et internes. Il faut apprécier sa forte odeur camphrée et faire attention à limiter sa propagation. Au départ, j’avais prélevé une seule pousse ; vous imaginez le résultat dans un jardin…

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Première tentative de culture de bulbes dans un pot. Les plus grosses feuilles vertes à moitié sorties sont des tulipes, mises en terre en décembre. Vues les températures clémentes à cette époque, elles n’ont pas tardé à sortir. J’ai complété par des muscaris, dont on voit les tiges au centre. Ils sont un peu déplumés à présent, je ne pourrai pas profiter de l’association de leur bleu et du jaune des tulipes. Le pot n’a pas de soucoupe car j’ai lu que l’excès d’humidité faisait pourrir les bulbes.

Qui est le nouvel arrivant promis dans le titre ? J’ai longtemps attendu pour l’avoir. Tous ceux que je voyais étaient hors de prix. Il y a eu l’épineuse question du choix de la variété. La non moins épineuse question du choix des pots et l’achat de grands sacs de terreau. Enfin, traînant du côté du marché aux fleurs, j’ai trouvé un exemplaire de la variété souhaitée, d’une taille transportable. Voici donc enfin :

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le bambou ! Le chat a eu l’air très intéressé. Il s’agit d’un Fargesia Robusta Campbell. Les forums de passionnés de bambous ne tarissaient pas d’éloges à son sujet. « Fargesia » donc non traçant, adapté pour la culture en pot. « Robusta » donc résistant bien aux conditions peu agréables d’un balcon, vent, froid, exposition semi-ombragée. Le Campbell conserve longtemps les gaines de ses nouvelles cannes, ça lui fait des sortes de zébrures.

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Il n’était pas dans une condition optimale devant la boutique. Beaucoup de feuilles avaient l’air sèches, il ne devait pas être suffisamment arrosé. Je l’ai acheté en toute connaissance de cause, en espérant le requinquer. L’état des racines ne m’a pas trop surprise : elles étaient tellement comprimées dans le pot qu’il était plus facile de le casser plutôt que d’extraire la plante !

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La bête assoiffée en place, dans son grand bac, la base paillées avec des restes de jonc coupés en morceaux. De nouveaux turions sortent déjà. Les plus petites cannes penchent sur le côté mais la variété est donnée pour être bien droite et s’utilise pour faire des haies. C’est bien mon objectif, pour cacher la vilaine vue. L’objectif étant d’en avoir deux, je repasserai dans la boutique de temps à autre. En attendant, le deuxième pot héberge des semis de fleurs qui montent très haut, ça peut être sympa aussi.

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Pour terminer, les fleurs d’une hellébore installée cet hiver, plante qui adore le froid. Moi j’adore ses fleurs teintées de vert pomme, même s’il faut les soulever pour les voir.

Première promenade de printemps – Mars 2015

25 décembre 2015

L’ange d’Ayala

19 décembre 2015

ayalaMalgré cette couverture sublimement romantique, il y a peu de place pour les sentiments purs et élevés dans ce roman. Il s’agit d’un roman sur le mariage. Trollope n’essaie même pas de développer des intrigues secondaires sur un autre sujet ; il y a l’intrigue avec le mariage principal, et des intrigues avec des mariages secondaires.

Lucy et Ayala, orphelines à l’entrée dans l’âge adulte, sont jolies, intelligentes et pauvres, un peu gâtées dans leur enfance. Ayala, jolie et frêle, est un « petit elfe », une « vraie beauté romantique », de l’avis de ses soupirants. Lucy, jolie aussi mais d’un charme moins piquant, suscite moins de passions, mais des plus sérieuses. Quand se pose la question d’être recueillies chez leurs oncles et tantes, elles savent qu’elles vont être séparées et que l’une connaîtra la fortune des Tringle, tandis que l’autre mènera la vie étriquée des Dorsett. La prospère Mrs Tringle choisit Ayala comme ornement dans sa famille, un peu comme on choisit le plus beau chaton d’une portée.

L’apprentissage de la vie va être douloureux pour chacune des sœurs. Tandis que Lucy est initiées aux mystères des petites économies pour maintenir un train de vie mesquin, Ayala apprend à ses dépens qu’une parente pauvre et célibataire ne peut pas être trop brillante, trop drôle et trop séduisante, même à son insu. Elle risque de s’attirer l’ire des femmes plus respectables, car déjà mariées ou fiancées, ou même pire, la passion d’hommes inintéressants dont elle ne pourra légitimement repousser les avances, sauf à s’expliquer sur son exigence proprement inconcevable.

Moi, si je ne me marie pas, je ne pourrai jamais rien être. Il me sera impossible de voler de mes propres ailes, si l’on peut dire. Je n’ai pas d’autre moyen de me signaler à l’attention du monde. (Imogen à Frank, fiancé à Gertrude Tringle)

Le mariage n’obéit pas aux sentiments mais à la possibilité de s’installer décemment, ce qui chez les snobs décrits ici correspond à des attentes bien précises. Mariage entre pauvres = mariage hachis de mouton, comme il apparaît clairement à Frank, ayant délaissé sa superbe cousine Imogen pour courtiser Gertrude Tringle :

Sous la rubrique hachis de mouton, je range le meublé sordide, le fiacre de basse catégorie quand nous serons invités à dîner quelques part, la note de blanchisserie à surveiller comme le lait sur le feu, les serviettes de table roulées dans leur crasse chaque jour pendant une semaine, les têtières pour essayer de préserver le dossier des fauteuils, l’image de vous-même en train de repriser mes chaussettes, tandis que je lirai un journal emprunté pour un demi-penny à l’estaminet du coin, une pinte de bière dans une chope d’étain entre nous deux… et peut-être deux bébés dans le même petit lit, parce que nous ne pourrons pas nous payer un second berceau.

En l’absence du confort attendu, et face à la dégradation d’un train de vie déjà modeste par l’arrivée inévitable de nouvelles bouches à nourrir, les sentiments sont suspendus et les fiançailles prolongées pendant dix ans… ou renouvelées ailleurs.

J’ai adoré le personnage de Mr Tringle, « homme malgracieux », comme ne tarderont pas à le découvrir les aspirants à la position de gendre. J’ai beaucoup ri avec l’épisode du voyage loufoque à Ostende. Enfin, une tendresse particulière m’a attachée au personnage de Gertrude, qui fait preuve de beaucoup de bon sens :

On ne saurait nier que le principal motif auquel elle obéissait était un désir général d’être mariée. Le monde des jeunes demoiselles britanniques va-t-il s’offusquer pour de bon, si je me hasarde à dire que c’est un motif auquel elles obéissent souvent ?

Sur une intrigue légère, le véritable talent de Trollope tient à la peinture exacte de la nature humaine, pas toujours logique, désirant des choses obscures et leur contraire, ce qui conduit à des situations burlesques qui, je trouve, reflètent bien la bizarrerie de la vie. Par exemple une fille mariée qui préfère rester sous le toit paternel (comment ! le mariage n’aurait pas tant d’attraits que prévu ?), ou bien un père qui consent à marier une fille aînée à un homme sans fortune en la pourvoyant d’une dot, mais rechigne à céder la cadette à un homme riche (toutes choses étant égales par ailleurs, c’est-à-dire le mépris qu’il éprouve et pour la fille, et pour le gendre), ou encore une femme qui hésite à céder, malgré ses sentiments, parce qu’elle ne se sent pas digne de la proposition qui lui est faite, et se demande en même temps si elle ne peut pas trouver mieux. Une lecture pleine de rire et de perplexité.

Anthony Trollope, L’ange d’Ayala, 1881

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