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Mémoires du comte de Comminge

16 octobre 2017
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Je me suis plongée récemment dans l’anthologie Romans de femmes du XVIIIe siècle, chez Bouquins. Je n’ai toujours pas compris pourquoi il fallait mettre les femmes à part mais j’ai passé un fort bon moment à voyager de romans en romans épistolaires.

Nous commencerons par les Mémoires du comte de Comminge, de Madame de Tencin, dont la vie a été plus mouvementée que celle de ses personnages ! Entrée au couvent à seize ans, elle montre peu de dispositions pour la vie monacale. Elle réussit à être relevée de ses vœux et s’engage dans une vie parisienne mondaine, pleine de galanterie et parfois de scandales. Volontiers décrite comme ambitieuse, intrigante et scélérate, elle tient salon et fait partie des proches de Fontenelle ou de Montesquieu.

Son premier roman a obtenu un vif succès. Sur fond de rivalités familiales, le narrateur, fils dévoué, est chargé par son père de rechercher les titres de leur maison, afin d’assurer l’héritage. Une fois accomplie sa mission administrative, il flâne un peu à Bagnères, dans les Pyrénées, et son cœur sensible s’attache, on s’en doute, à la plus belle et la plus douce des jeunes filles. Catastrophe ! Il apprend bientôt que sa chère Adelaïde ne peut devenir son épouse, c’est la fille de l’ennemi de son père.

Soumis à leur devoir, les deux jeunes gens cherchent à étouffer leur passion à travers l’exil ou le mariage de raison. Le destin les amène à se croiser régulièrement, sans forcément se reconnaître. La plus grande joie du héros est le jour où il porte secours à Adelaïde suite à un accident :

« Que ce moment eut de charmes pour moi ! Après tant de douleurs, après tant d’années, il est présent à mon souvenir. Comme elle ne pouvait marcher, je la pris entre mes bras, elle avait les siens passés autour de mon cou et une de ses mains touchait à ma bouche. J’étais dans un ravissement qui m’ôtait presque la respiration. Adelaïde s’en aperçut, sa pudeur en fut alarmée ; elle fit un mouvement pour se dégager de mes bras. Hélas ! qu’elle connaissait peu l’excès de mon amour ; j’étais trop plein de mon bonheur pour penser qu’il y en eût quelqu’un au-delà. »

C’est donc l’histoire pathétique et larmoyante d’un amour impossible, racontée avec beaucoup d’élégance à travers le dispositif du manuscrit autobiographique posthume. On navigue entre expression de sentiments délicats et situations rocambolesques : accidents, duels, réclusion, déguisements… Un roman agréable à lire mais un peu trop court pour développer les intrigues et les personnages, qui restent assez superficiels.

Madame de Tencin, Mémoires du comte de Comminge, 1735

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Les trois villes : Lourdes

13 octobre 2017

lourdesPremier tome d’une trilogie, ce roman est le fruit d’une enquête approfondie sur place, qui a été publié après les Rougon-Macquard et avant le retentissement de l’affaire Dreyfus. Si le romancier a été bien accueilli dans la ville pyrénéenne, le contenu du livre n’a guère été au goût du monde religieux et n’a pas tardé à être mis à l’index.

Pierre Froment, jeune prêtre déserté par la foi mais compréhensif envers les malades superstitieux, en est le héros. Un esprit scientifique le pousse à entreprendre des recherches sur Bernadette Soubirous, dont le culte a atteint très vite des proportions délirantes (le roman se déroule une trentaine d’années après les premières apparitions). C’est son amie d’enfance, Marie de Guersaint, vilainement handicapée, qui le persuade de faire le pèlerinage à Lourdes avec elle. L’enjeu est double : Marie ne souffrant « que » des suites d’un accident, son état ne pourrait que s’améliorer ; et Pierre lui-même, souffrant de son scepticisme, pourrait bien être touché par la grâce.

La première partie, d’une centaine de pages, est le récit du voyage en train entre Paris et Lourdes d’un groupe de malades, « triste chair à souffrance et à miracles », où Zola se complait dans la description des maladies effroyablement douloureuses et purulentes qui les accable. Toute cette foule pitoyable agonise pendant vingt-deux heures en train et déverse ses misères diverses et variées sur un quai de gare, pour être prise en chasse par des loueurs de chambres rapaces ou transportée par des bénévoles vers un hôpital qui tient plutôt du mouroir. Une fois les cadavres évacués, tout le monde se précipite, ou plutôt se traîne, jusqu’à la grotte, pour être immergé dans l’eau glaciale des bassins, sous l’inspection attentive de religieux avides d’ajouter quelques miracles à leurs faits d’armes. Le diagnostic d’hystérie individuelle fait sévèrement par certains médecins devient hystérie collective lorsque les foules s’obstinent à voir s’accomplir des miracles, qui, d’après les hypothèses scientifiques formulées par Pierre, relèvent de l’autosuggestion de grands nerveux surexcités par les processions.

Au-delà des cas individuels, Zola s’intéresse aux luttes politiques qui ont abouti au Lourdes tel qu’on peut le connaître aujourd’hui. De village montagnard retiré,  il se transforme en quelques décennies en ville touristique de masse. Un combat impitoyable a eu lieu entre deux factions religieuses, avec pour résultat la ville neuve, côté grotte, qui brasse vices et argent, et le vieux Lourdes, obscur, ignoré, dont on s’efforce même d’effacer les traces de la sainte trop gênante. Le portrait de Bernadette s’avère intéressant ; je viens d’une famille assez bigote sur ces histoires d’apparitions et je n’avais jamais lu d’analyse du cas psychologique de cette jeune femme aux « beaux yeux de visionnaire, où, comme des oiseaux dans un ciel pur, passait le vol des rêves. » Bernadette est ici poétiquement décrite comme une simple d’esprit, modeste, qui n’a jamais voulu entendre parler des conséquences industrielles de ses révélations extasiées.

Pas de risque que Zola ait soudain trouvé la foi en séjournant dans la ville sainte ! Pour la décrire, il n’emploie qu’un vocabulaire militaire brutal ou le langage cynique du négoce. C’est la curée qui se reproduit dans les Pyrénées. J’ai été frappée que la description de la ville de Lourdes concorde avec la visite que j’en ai faite il y a quelques années, avec ses amoncellements de chapelets dans les boutiques à souvenirs. Selon l’exclamation d’un personnage : « Ah ! vraiment, il faut bien aimer le bon Dieu, pour avoir le courage de venir l’adorer au milieu de pareilles horreurs ! »

Emile Zola, Lourdes, 1894

Jennifer Strange

11 octobre 2017

jenniferstrangeUne nouvelle série écrite par Jasper Fforde ne pouvait me laisser longtemps indifférente. C’est au rayon jeunesse que l’on trouvera le premier tome, Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de dragons. On ne peut pas dire que la couverture très girly m’attirait énormément ; l’objet sentait la chicklit à plein nez.

Au bout de quelques pages, j’étais rassurée. Ce livre peut difficilement être comparé à autre chose que… la série Thursday Next. Du coup, ça m’a bien plu. L’héroïne, cette fameuse Jennifer Strange, a presque seize ans mais ça ne se ressent pas trop, à part quand elle essaie de dragouiller un jeune magicien. En effet, elle est autoritaire, autonome, se trouble peu devant les pouvoirs établis et, heureusement, fait peu attention à son apparence physique. Elle dirige l’agence de magiciens Kazam, visant à occuper ces naguère prestigieux personnages à des tâches utiles mais peu reluisantes de plomberie ou de maçonnerie. L’énergie magique baisse inéluctablement dans le royaume et le caractère ombrageux des collègues de Jennifer n’arrange rien.

La seule idée d’une autorité supérieure organisée – un « Grand conseil des magiciens » ou quelque chose comme ça – est absolument ridicule une fois qu’on sait à quel point ils sont étourdis. On peut amener trois d’entre eux à lancer des sorts ensemble – tout juste – mais leur demander de s’accorder sur une nouvelle couleur pour les murs de la salle à manger est quasi impossible. Ergoteurs, infantiles, passionnés, caractériels, ils ont besoin de gens comme nous pour s’occuper d’eux – et ç’a toujours été me cas. Derrière chaque grand magicien, on a toujours trouvé son agent. Il restait dans l’ombre mais il était là, passant les contrats, prévoyant les transports, les réservations d’hôtel, épongeant les erreurs et les cœurs brisés, et ainsi de suite. » (p. 52)

Quand on commence à voir l’intrigue se dessiner, on est carrément en colère contre le titre français, qui dévoile la révélation principale intervenant à la moitié du livre ! Le titre original, The Last Dragonslayer, préservait davantage le mystère… Assistée de son fidèle quarkon, un animal aussi repoussant, pour les personnages qui croisent son chemin, que fascinant pour les lectrices, Jennifer va bravement faire face à une prophétie l’impliquant fort mal à propos avec la mort du dernier dragon de la Dragonnie, espace encore vierge. On est plutôt dans la science-fiction que la fantasy : magie et dragons apparaissent dans un univers qui tient de la friche industrielle. Dans un contexte de capitalisme effréné, constituant une critique pertinente de la société contemporaine, la moindre parcelle de terrain disponible est aussitôt transformée en centre commercial. Jennifer est d’ailleurs très sollicitée par les marques dès que sa présence médiatique s’amplifie.

Dans le tome 2, Jennifer Strange, dresseuse de quarkons, le scénario reste solide mais les situations absurdes se multiplient, pour notre plus grande joie. L’affaire du dragon étant close, ce volume développe davantage le monde de la magie. On trouve enfin une description précise du quarkon, qui rend l’affreuse bestiole encore plus attachante. Les idées les plus saugrenues, ébauchées dans le premier tome, font ici partie de l’intrigue, par exemple l’élan transitoire, le mode de reproduction des quarkons. L’auteur fait preuve de sa légendaire imagination débridée et on atteint un niveau de délire proprement réjouissant, qui donne envie de lire la suite. D’après la page dédiée à la série sur son blog, le tome 3, The Eye of Zoltar, est déjà publié mais non traduit, et Strange and the Wizard en cours d’écriture. Y’a plus qu’à patienter.

The Black Angels à la Cigale

2 octobre 2017
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Il fallait bien les Black Angels pour me faire remettre les pieds dans une salle de concert parisienne ! Leur tournée européenne passait par Paris le 29 septembre, avec une première partie inespérée : A Place to Bury Strangers. Près de trois heures d’extase, avec peu de temps morts.

A Place to Bury Strangers offre une expérience sensorielle totale. Début du concert annoncé pour 19h30, ce qui signifie après 20h la plupart du temps. Mais pas cette fois ; le groupe a attaqué à 19h35, alors que la salle se remplissait encore. Guitares incisives, lumières épileptiques. Face à un tel mur de son, les bouchons d’oreilles s’imposent ; il serait dommage de leur garder rancune d’une légère perte auditive à l’issue du concert… Peu d’interaction avec le public au début. Oliver Ackermann chante les yeux fermés, triture sa guitare d’une main experte, la lance nonchalamment en l’air d’un geste étudié. La remarquable batteuse Lia Simone Braswell a l’air de s’en donner à cœur joie et chante tout du long, en accompagnement et une fois en solo. D’après certains comptes-rendus des concerts précédents, je m’attendais à une bouillie sonore oppressante, or le son a été moins crade que prévu et j’entendais bien la voix du chanteur. Au milieu de « Drill it Up », le bassiste Dion Lunadon saute dans la fosse et termine le morceau au milieu des premiers rangs. L’attitude distante des musiciens se transforme en conquête progressive de l’espace de la salle. Les derniers morceaux seront joués par les trois musiciens au beau milieu de la fosse, au contact du public ravi, donnant une impression de partage et de simplicité.

Les Black Angels entrent en scène après une courte pause face à une salle électrisée. Ici, le spectacle repose surtout sur les motifs psychédéliques projetés en boucle et sur la voix merveilleuse d’Alex Maas. Le public est conquis dès les premières notes de « Currency » et rugit de joie au début de chaque chanson. Pas mal de titres de Death Song et des premiers albums, aucun d’Indigo Meadow, il me semble. Le groupe reste concentré sur son jeu, là encore peu d’interaction avec le public mais des musiciens au sommet de leur art, planant autant que la salle. Alex Maas chante lui aussi les yeux fermés, sa voix au timbre si chaleureux transperçant les nappes d’instruments déferlant au rythme des kaléidoscopes multicolores. Les morceaux se sont enchaînés sans répit, à part un problème technique à un moment. Je n’ai pas tardé à faire des bonds et à chanter à tue-tête jusqu’à la fin (paroles approximatives de ma part, je le crains).

Vieille blogueuse blasée

22 septembre 2017

Depuis plusieurs mois, plusieurs années même, j’ai du mal à tenir régulièrement ce blog. Trop de déménagements, de démêlés avec les fournisseurs internet, m’ont fait perdre le rythme. Et même une fois la situation régularisée, je me rends compte que je ressens moins le besoin d’exposer ma vie sur la place publique, ce qui en soi est plutôt un signe de bonne santé mentale.

Il me semble que mon projet d’arrêter de trop penser à un peu trop bien réussi. J’ai moins lu ces trois dernières années. Je me suis tournée vers des activités manuelles simples et satisfaisantes, moi qui ai longtemps complexé sur mes deux mains gauches, tout à la joie d’enfin comprendre comment faire grâce aux tutoriels vidéo.

Les vidéos YouTube, parlons-en ! Il y a une dizaine d’années, on découvrait l’épanchement écrit sur les blogs, sous la forme de journaux intimes ou de chroniques culturelles (j’ai tâté des deux). Facebook et Twitter n’ont pas vraiment concurrencé ce phénomène ; YouTube, si. J’ai découvert, effarée, que de nombreuses personnes s’improvisaient présentatrices de leur journal télé personnel, montraient leurs énormes piles de livres à lire en roulant des yeux complices, évoquaient leur menu au déjeuner entre deux critiques de livres de trente secondes bornées à ce qui les avait « touchées ». Je ne m’imagine pas une seconde montrer mon visage, signer de mon vrai nom du contenu qui restera accessible au tout venant… C’est ça que j’ai toujours aimé dans le blog, s’inventer un pseudonyme, faire des allusions discrètes à son quotidien, naviguer à sa guise entre les confidences et le second degré sans forcément donner le mode d’emploi. Il va de soi qu’aucune de ces vidéos de book porn, constituées en grande partie de service presse à l’intérêt limité, ne m’ont donné envie d’ouvrir le moindre livre.

Pour autant, j’ai cédé à la facilité de m’occuper en naviguant d’une vidéo à l’autre tout en pratiquant une activité agréable. Au bout du compte, je ressens l’envie de me tourner à nouveau vers l’écrit et la musique, des contenus qui me laissent une impression plus durable. Il est peut-être temps de me remuscler le cerveau…

 

La différence invisible

3 septembre 2017

Cette bande dessinée se veut le récit de la découverte de son handicap par une jeune femme, passée au travers des diagnostics, donc considérée jusque là comme normale mais considérablement perturbée dans la vie quotidienne. Le dessin est noir et blanc, traversé par les stridences écarlates du vacarme des autres, des remarques désagréables.

On suit Marguerite, vingt-sept ans, qui a sa petite routine bien établie dans sa ville. Pourtant, les heures passées au bureau lui sont pénibles, son compagnon lui fait comprendre qu’il est patient envers ses particularités, ses amies ont du mal à la cerner. Discrète, la jeune femme apprécie le calme, les soirées en pyjama avec ses animaux. Elle se force pourtant à être la bonne petite amie, à sortir, à tenir des conversations avec des copines peu empathiques. Mais elle ne tarde pas à ressentir un gros malaise ; elle en a tout simplement marre de faire semblant.

Ses difficultés sociales la laissent perplexe et ses recherches sur internet la conduisent bientôt au syndrome d’Asperger, forme plus ou moins prononcée d’autisme, dont les symptômes lui correspondent tout à fait. Elle entame alors une longue démarche de diagnostic officiel et fait le ménage dans ses relations. Elle préfère ainsi rompre avec son petit ami, couper les ponts avec certains « amis » et commence à rencontrer d’autres personne asperger pour discuter de son vécu. Une véritable renaissance, émouvante et pleine d’énergie positive.

J’ai retrouvé une bonne partie des anecdotes déjà connues par le blog tenu par Julie

http://emoiemoietmoi.over-blog.com/

Sauf la drague du voisin (il faut avouer qu’Asperger ou non, on n’attendrait pas cette « technique » de la part d’un homme de plus de douze ans !), ainsi que la discussion surréaliste pour un aménagement de poste avec la DRH, qui se conclut avec la directive de rester discrète et de s’adapter !…

J’ai trouvé dommage que la fin de la BD vire à l’histoire de la BD, comme s’il fallait remplir les pages après épuisement des éléments autobiographiques. On aurait pu imaginer des éléments fictionnels. Quoi qu’il en soit, les dernières pages sont très pédagogiques : description du syndrome, ses manifestations courantes dans la vie quotidienne, comme les intérêts spécifiques et l’hypersensibilité, et pour finir une bibliographie succincte, pas mal pour commencer à se documenter sur le sujet.

Cette BD me semble un bon outil à mettre à disposition des jeunes, dans les familles dont un membre se trouve être Asperger et bien sûr chez tout adulte se sentant « différent » d’une façon ou d’un autre et qui voudrait tester une ou deux hypothèses, même si le contenu ne peut pas remplacer un diagnostic effectué par des professionnels.

Julie Dachez (scénario) / Mademoiselle Caroline (dessin), La différence invisible

La Saga des émigrants

1 juin 2017

La Saga des émigrants est une série culte en Suède, publiée dans les années 1950, qui a même fait l’objet d’une adaptation cinématographique. Sa traduction française, beaucoup plus récente, offre le plaisir de découvrir les éditions Gaïa, dont les ouvrages sont imprimés sur un superbe papier rose saumon. Au début, ça fait un peu bizarre, et puis on s’y fait très vite.

L’histoire prend la forme d’une saga familiale dans le Småland, une région rurale au sud-est de la Suède. Au XIXe siècle, le contexte social est difficile pour les paysans. La religion pèse lourdement sur les mentalités. La libre pensée n’est pas permise, les accusations d’hérésie ne sont jamais loin. Les médisances de voisinage enveniment souvent les choses. Les récoltes sont hasardeuses, les famines meurtrières. Les propriétaires de ferme sont tous puissants dans leur domaine et n’hésitent pas à user de violence envers leurs domestiques.

Nous faisons connaissance avec Karl Oskar, jeune homme déterminé, qui a hérité du gros nez de ses ancêtres. Il a également hérité d’un domaine ingrat, jonché de pierres, qui ne lui permet de faire que de maigres récoltes. Il a tout de même pu se marier avec Kristina, sérieuse et très à cheval sur la propreté, qui n’a que le petit défaut d’aimer rêvasser sur une balançoire.

Le premier tome présente les personnages que nous serons amenées à suivre, et nous fait comprendre progressivement ce qui a motivé ce groupe de paysans, n’étant jamais allée plus loin que le village voisin, à partir sur un continent inconnu. Karl Oskar est l’un des premiers à imaginer l’émigration en Amérique. Avec les cailloux de son terrain, ses enfants trop nombreux et souvent malades, la malchance des mauvaises récoltes, il se rend compte qu’il ne va pas longtemps s’en sortir, même en s’endettant.

« Le maître de Korpamoen était apparemment très calme et très poli. Mais, de toute évidence, il était plutôt têtu. Malgré ses conseils pressants et bien intentionnés, le pasteur n’était parvenu à rien : l’autre avait répondu un mot de temps en temps mais avait surtout gardé le silence et persisté dans son attitude, il avait glissé subrepticement dans un silence où il était hors de portée tant de Dieu que des exhortations de son pasteur. Il n’était pas dans les capacités humanes d’ôter cette lubie d’émigration de la tête de cet homme. Et maintenant, il se permettait de se montrer pressant à propos de ce papier qu’il demandait. Il n’était pas totalement impensable qu’il manquât quelque peu de respect envers la fonction pastorale. C’était peut-être quelqu’un de plus dangereux qu’il n’en avait l’air. » (p. 265)

Progressivement, les idées de Karl Oskar se propagent parmi les réprouvés du village : son frère Robert, rêveur, rétif à l’autorité, dont le travail de valet de ferme ne lui convient guère ; Arvid, le « Taureau », qui a hérité d’une malencontreuse réputation ; Ulrika la prostituée, bien trop franche et directe pour supporter l’hypocrisie de sa position ; ou encore Danjel, l’oncle de Kristina, qui prêche la bonne parole et se voit accusé d’hérésie comme son ancêtre sulfureux. La petite troupe du Småland embarque en avril 1850 sur la Charlotta, parmi soixante-dix-huit émigrants, quantité de bagages encombrants, dont une meule, et un boisseau de terre de Suède, nécessaire au capitaine Lorentz pour les trois pelletées de terre lors des cérémonies funèbres. C’est qu’il est rare que les cargaisons humaines parviennent sans dommage sur le sol américain…

Ce deuxième volume de la saga est particulièrement éprouvant. Les paysans s’entassent dans l’entrepont exigu et étouffant. Peu habitués à la promiscuité et à l’oisiveté, ils doivent pourtant se résoudre à passer deux mois dans ce petit espace, avec pour seule sortie quelques pas sur le pont, qui ne leur permet que de contempler un élément foncièrement étranger. Avec la première tempête, vient le mal de mer et ici, l’auteur ne nous épargne rien des souffrances des personnages. Le livre mêle étrangement le physique et le spirituel, par exemple un chapitre de description de la vie à bord, suivi d’un chapitre alternant les pensées sérieuses ou délirantes des personnages. La dimension mystique du récit s’affirme avec le prédicateur Danjel, qui a persuadé ses ouailles que la foi 1°) les protègerait du mal de mer ; 2°) leur permettrait de parler couramment anglais dès qu’ils auraient posé les pieds sur la terre promise. A la première nausée, c’est le drame : dieu l’a abandonné ! La déception sur le point numéro deux survient dans le tome suivant.

Ils étaient les vagabonds de la mer, traversant l’Océan avec ce seul petit brick pour les héberger, la nuit. Et, le soir, avant de regagner leur couche, ils contemplaient cette eau qui entourait leur auberge flottante. L’espace marin s’obscurcissait et, dans le crépuscule, ils sentaient la présence menaçante de vagues écumantes se pressant les unes derrière les autres, comme des sommets succédant à des vallées, autour de leur navire. Ils sentaient alors sous leurs pieds l’abîme insondable et frissonnaient d’inquiétude : ils avaient pour toute demeure et protection ce petit bateau instable flottant comme une plume à la surface des eaux.

Enfin, c’est l’arrivée en Amérique. Les passagers de la Charlotta débarquent à Manhattan, par une chaleur accablante. Pour eux, c’est plus qu’un déplacement géographique : ils changent carrément de siècle, en découvrant les villes, le chemin de fer et plus généralement une organisation qui efface les anciennes hiérarchies. La méfiance envers certains émigrants, par exemple entre Kristina et Ulrika, va pouvoir s’atténuer. Suite à une discussion avec un compatriote, Karl Oskar a décidé de s’installer dans le Minnesota avec sa famille, une région permettant d’acquérir facilement des terrains cultivables. Le voyage se fait interminable, jusqu’à l’installation sur des terres complètement vierges. Les épreuves ne sont pas terminées pour autant. Ils trouvent le climat américain épouvantable, ce qui en dit long pour des Suédois. Ils vont devoir survivre avec des moyens précaires, travailler comme des bêtes de somme, s’intégrer parmi la population locale, ayant quelque peu oublié que les Indiens étaient là avant eux.

Jusqu’au huitième et dernier tome, nous pouvons suivre l’acharnement des Suédois pour inventer leur nouvelle vie. Le ton du récit continue à alterner une grande naïveté avec une certaine noirceur, comme les mésaventures de Robert dans le tome 6. Si Karl Oskar adopte avec enthousiasme sa nouvelle nationalité, Kristina ne parvient pas à oublier son pays natal ; pour d’autres raisons, son sort n’est guère enviable, la modernité des Etats-Unis ne s’appliquant pas à la vie des femmes. Une importante communauté suédoise se développe sous nos yeux dans le Minnesota, acharnée au travail et ne plaisantant pas sur les questions religieuses. Le Catéchisme de l’émigrant enjoint comme premier commandement : « Tu ne regretteras pas d’avoir émigré. Tu aimeras l’Amérique comme ta jeune épouse et la Suède comme ta vieille mère. »

Vilhelm Moberg, La Saga des émigrants

  1. Au pays
  2. La Traversée
  3. Le Nouveau Monde
  4. Dans la forêt du Minnesota
  5. Les Pionniers du lac Ki-Chi-Saga
  6. L’Or et l’Eau
  7. Les Épreuves du citoyen
  8. La Dernière Lettre au pays natal

La Servante écarlate

18 mai 2017

Ce roman paru dans les années 1980 fait beaucoup parler de lui en ce moment. L’adaptation télévisuelle avec Elisabeth Moss dans le rôle principal constitue un miracle de pertinence en soi. Dans le contexte américain trumpien, avec ses lourdes menaces sur la santé, la contraception, l’avortement, des groupes de femmes manifestent à l’occasion en costume de servante écarlate. Beaucoup de commentaires sur les réseaux sociaux liés à Margaret Atwood considèrent son roman comme prémonitoire. En est-on arrivées à ce point ? Pas encore, heureusement. J’avais tellement entendu parler de ce livre que c’est le deuxième de l’autrice canadienne que j’ai décidé d’ouvrir, il y a déjà un an (d’où des souvenirs imprécis).

Dans la Servante écarlate, l’Amérique du Nord a été transformée en une dictature puritaine, niant tous les droits des femmes. Un problème sanitaire global a rendu la plupart des femmes stériles. Les femmes jeunes et fécondes représentent une grande valeur et sont attribuées aux familles les plus riches. Dans un costume rouge qui ne leur permet pas de dissimuler leur identité, soigneusement tenues enfermées, elles servent de reproductrices à des hommes vieillissants.

Le monde ne nous est pas expliqué clairement. Nous le découvrons à travers les pensées de Defred, qui doit supporter une existence confinée et réprimer ses moindres sentiments en public. Un signe d’activité cérébrale de trop et c’est l’exécution pour l’exemple, comprend-on rapidement. Les femmes ont été soigneusement dressées, conditionnées. Le plus tragique, c’est que Defred fait son possible pour se conformer à ce qu’on attend d’elle, par réflexe de survie, mais cela n’enlève rien à ses souvenirs, qui sont ceux, assez courants, d’une jeune femme délurée des années quatre-vingt. Le récit la dévoile dans une tension permanente entre son comportement apparent et sa pensée subversive, dont elle ne peut laisser aucune trace, travail, lectures et fréquentations extérieures étant rigoureusement interdits.

Cette lecture a été particulièrement pénible, pas du fait de l’écriture d’Atwood, toujours juste, mais de ce qu’elle raconte. J’ai ressenti physiquement l’enfermement, la limitation intellectuelle et le viol comme seule interaction valorisée. Le déroulement de la cérémonie de fécondation est particulièrement dérangeant… Le portrait des hommes, qui bénéficient globalement de ce nouveau système, est impitoyable. Lorsque le propriétaire de Defred imagine lui faire plaisir, il lui montre de vieux magazines féminins, la déguise et l’entraîne dans une boîte échangiste : belles possibilités d’ouverture au monde ! La narratrice s’accroche à une phrase gravée dans son placard, laissée par celle qui la précédait, mais même ce slogan censé la conforter dans sa lutte s’avérera dérisoire. Autour d’elle, au-delà de ce continent qui a viré à la barbarie, la résistance s’organise…

Margaret Atwood, La Servante écarlate, 1987 (The Handmaid’s Tale, 1985)

L’Epopée d’une anarchiste

29 avril 2017

epopeeEmma Goldman, célèbre anarchiste, a écrit ses mémoires sur son parcours militant et sa vie personnelle. Son style y est très simple et naturel. Elle parvient à rendre ses choix surprenants parfaitement naturels et évidents.

Née en Russie, la jeune femme arrive à New York en 1889, à vingt ans, abandonnant sans regret une morne vie d’ouvrière et un mariage raté. Attirée par le milieu militant, elle fréquente pendant plusieurs mois les meetings, cherche à se rapprocher tout de suite du mouvement anarchiste. Elle y rencontre des jeunes hommes sérieux, parlant de tout sacrifier à la Cause, et prosternés l’instant d’après à ses pieds, à bégayer des mots d’amour. Cette femme, dont on connaît surtout le portrait assez revêche fait à la quarantaine, avait en effet un succès fou. Ressentant douloureusement la difficulté de choisir, elle met en pratique sa propre conception de l’amour libre, envisageant de quitter son compagnon dès qu’il manifeste « l’instinct de propriété du mâle ».

Devenue à son tour une oratrice incontournable, elle rencontre des personnalités du mouvement anarchiste en Europe, tels Kropotkine ou Louise Michel. Elle mène une vie trépidante de voyages et de conférences. Elle se lance dans des études d’obstétrique à Vienne et pratique ensuite le métier de sage-femme aux Etats-Unis. Ses convictions féministes ne peuvent que s’en trouver renforcées. Elle se rend compte du « combat aveugle et féroce des femmes pauvres contre leurs trop nombreuses grossesses », qui va jusqu’à des méthodes violentes pour provoquer des fausses couches. Elle milite alors pour la contraception et sera arrêtée pour distribution de propagande.

Toujours proche des anarchistes, non nom est mêlé à des attentats. Elle voit ses amis arrêtée, fait elle-même l’expérience de la prison. La voilà exilée en Russie en 1919. Son sincère enthousiasme suscité par la révolution russe de 1917 ne tarde pas à se heurter à la triste réalité de la répression des opposants politiques et de la corruption, qu’elle n’hésitera pas à dénoncer dans ses écrits. De retour en Europe, elle maintiendra ses activités politiques et féministes jusqu’à la fin de sa vie.

Emma Goldman, L’Epopée d’une anarchiste : New York 1886-Moscou 1920

Girl in a band

19 mars 2017

L’autobiographie de Kim Gordon est un témoignage fascinant sur la formation de Sonic Youth et, plus largement, sur la vie d’une artiste exigeante dans la jungle du milieu musical.

Le livre débute par le dernier concert de Sonic Youth, à Saõ Paulo, en 2011. La nostalgie et la colère s’entremêlent : son couple a misérablement pris fin à cause de la double vie menée par son mari. Cette amertume va baigner toutes les pages du livre. « Bidon » est le premier terme qu’elle utilise pour qualifier Thurston Moore. On peut être surpris de cette candeur, de cette croyance absolue en son couple après une trentaine d’années de vie commune. Kim et Thurston étaient le couple le plus rock, le plus parfaitement assorti, le plus exemplaire qui soit ; il est bêtement tombé dans le cliché.

Voilà pour la partie règlement de compte, qui j’avoue me donne maintenant envie de ricaner quand je tombe sur un article consacré à l’ex en question, finalement rattrapé par le temps. Mais le récit de la jeunesse de Kim s’est avéré très intéressant. Elle raconte les déplacements de sa famille, l’installation à Los Angeles, la certitude précoce qu’elle veut être artiste. Ambiance Six Feet Under chez les Gordon : Kim tient autant de Brenda que de Claire. Elle confie sa totale admiration envers son frère aîné schizophrène, une relation assez malsaine qui la conduira trop souvent à s’auto dévaluer et à être dépendante des autres.

Exaltée par son arrivée à New York en 1980, « l’unique endroit au monde où vivre de l’art », elle économise sur la nourriture et les vêtements mais sort le plus possible dans les concerts de no wave. Elle est attirée par ce son, s’acharnant à détruire le rock commercial, par les musiciens, allant jusqu’à écrire un article sur les liens tissés par les hommes à travers la musique, dont elle a envie de faire partie.

 Je me souviens de la puissance exaltante des guitares assourdissantes, de la rencontre avec des âmes sœurs et avec l’homme que j’ai fini par épouser, celui que je pensais être l’amour de ma vie.

Une amie lui présente alors un homme un peu plus jeune qu’elle, « les lèvres charnues comme des coussins », qui élève une chatte écaille de tortue baptisée Sweetface. Comment résister ? Elle commence à jouer avec ce jeune musicien ambitieux, charismatique mais assez soupe au lait en privé. Kim est  honnête sur ses capacités vocales limitées. La musique comme les paroles sont expérimentales, des morceaux vagues, composés de nappes, et des mots tirés au sort. J’ai beaucoup aimé la façon dont elle retranscrivait l’ambiance des premiers enregistrements, cette torpeur vaporeuse que j’ai toujours trouvé très érotique :

Sur ce morceau, l’intensité émotionnelle de la voix épousait la musique d’une manière presque chamanique, à un degré que je ne pense pas avoir atteint depuis. Quand je chantais « Shaking Hell », j’étais parcourue de frissons, dans un état chaotique, surtout quand la musique se calmait pour ne plus devenir qu’un grondement sourd pendant les « Shake, shake, shake » de la fin. J’avais l’impression que la terre se dérobait sous mes pieds et que je flottais, jusqu’à ce que ma voix s’élance et me porte. J’avais envie d’emmener le public avec moi, ce public qui voulait croire en moi, en nous, qui étions en train de créer quelque chose de nouveau.

La suite prend moins aux tripes mais les albums se suffisent à eux-mêmes pour apprécier le bouillonnement créatif du groupe. Elle évoque son amitié avec Kurt Cobain, le mouvement Riot Grrrl, mais aussi son intérêt pour la mode et bien sûr la naissance de sa fille, la trentaine bien entamée. Elle se heurte alors au partage des tâches peu équitable avec son mari et aux sempiternelles questions des journalistes sur son rôle de mère. J’ai trouvé que dans l’ensemble, elle témoignait d’un bon sens à toute épreuve dans ce milieu complètement dingue. Elle ne considère pas qu’elle roulait sur l’or, les disques de Sonic Youth ne se vendant pas si bien que ça.

Après leur séparation, elle est retournée vivre à Los Angeles et a repris une carrière d’artiste plasticienne, sans se détacher complètement du monde de la musique. A soixante-quatre ans, Kim Gordon reste indéniablement une artiste à suivre !

Kim Gordon, Girl in a band (Le mot et le reste, 2015)