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La Servante écarlate

18 mai 2017

Ce roman paru dans les années 1980 fait beaucoup parler de lui en ce moment. L’adaptation télévisuelle avec Elisabeth Moss dans le rôle principal constitue un miracle de pertinence en soi. Dans le contexte américain trumpien, avec ses lourdes menaces sur la santé, la contraception, l’avortement, des groupes de femmes manifestent à l’occasion en costume de servante écarlate. Beaucoup de commentaires sur les réseaux sociaux liés à Margaret Atwood considèrent son roman comme prémonitoire. En est-on arrivées à ce point ? Pas encore, heureusement. J’avais tellement entendu parler de ce livre que c’est le deuxième de l’autrice canadienne que j’ai décidé d’ouvrir, il y a déjà un an (d’où des souvenirs imprécis).

Dans la Servante écarlate, l’Amérique du Nord a été transformée en une dictature puritaine, niant tous les droits des femmes. Un problème sanitaire global a rendu la plupart des femmes stériles. Les femmes jeunes et fécondes représentent une grande valeur et sont attribuées aux familles les plus riches. Dans un costume rouge qui ne leur permet pas de dissimuler leur identité, soigneusement tenues enfermées, elles servent de reproductrices à des hommes vieillissants.

Le monde ne nous est pas expliqué clairement. Nous le découvrons à travers les pensées de Defred, qui doit supporter une existence confinée et réprimer ses moindres sentiments en public. Un signe d’activité cérébrale de trop et c’est l’exécution pour l’exemple, comprend-on rapidement. Les femmes ont été soigneusement dressées, conditionnées. Le plus tragique, c’est que Defred fait son possible pour se conformer à ce qu’on attend d’elle, par réflexe de survie, mais cela n’enlève rien à ses souvenirs, qui sont ceux, assez courants, d’une jeune femme délurée des années quatre-vingt. Le récit la dévoile dans une tension permanente entre son comportement apparent et sa pensée subversive, dont elle ne peut laisser aucune trace, travail, lectures et fréquentations extérieures étant rigoureusement interdits.

Cette lecture a été particulièrement pénible, pas du fait de l’écriture d’Atwood, toujours juste, mais de ce qu’elle raconte. J’ai ressenti physiquement l’enfermement, la limitation intellectuelle et le viol comme seule interaction valorisée. Le déroulement de la cérémonie de fécondation est particulièrement dérangeant… Le portrait des hommes, qui bénéficient globalement de ce nouveau système, est impitoyable. Lorsque le propriétaire de Defred imagine lui faire plaisir, il lui montre de vieux magazines féminins, la déguise et l’entraîne dans une boîte échangiste : belles possibilités d’ouverture au monde ! La narratrice s’accroche à une phrase gravée dans son placard, laissée par celle qui la précédait, mais même ce slogan censé la conforter dans sa lutte s’avérera dérisoire. Autour d’elle, au-delà de ce continent qui a viré à la barbarie, la résistance s’organise…

Margaret Atwood, La Servante écarlate, 1987 (The Handmaid’s Tale, 1985)

L’Epopée d’une anarchiste

29 avril 2017

epopeeEmma Goldman, célèbre anarchiste, a écrit ses mémoires sur son parcours militant et sa vie personnelle. Son style y est très simple et naturel. Elle parvient à rendre ses choix surprenants parfaitement naturels et évidents.

Née en Russie, la jeune femme arrive à New York en 1889, à vingt ans, abandonnant sans regret une morne vie d’ouvrière et un mariage raté. Attirée par le milieu militant, elle fréquente pendant plusieurs mois les meetings, cherche à se rapprocher tout de suite du mouvement anarchiste. Elle y rencontre des jeunes hommes sérieux, parlant de tout sacrifier à la Cause, et prosternés l’instant d’après à ses pieds, à bégayer des mots d’amour. Cette femme, dont on connaît surtout le portrait assez revêche fait à la quarantaine, avait en effet un succès fou. Ressentant douloureusement la difficulté de choisir, elle met en pratique sa propre conception de l’amour libre, envisageant de quitter son compagnon dès qu’il manifeste « l’instinct de propriété du mâle ».

Devenue à son tour une oratrice incontournable, elle rencontre des personnalités du mouvement anarchiste en Europe, tels Kropotkine ou Louise Michel. Elle mène une vie trépidante de voyages et de conférences. Elle se lance dans des études d’obstétrique à Vienne et pratique ensuite le métier de sage-femme aux Etats-Unis. Ses convictions féministes ne peuvent que s’en trouver renforcées. Elle se rend compte du « combat aveugle et féroce des femmes pauvres contre leurs trop nombreuses grossesses », qui va jusqu’à des méthodes violentes pour provoquer des fausses couches. Elle milite alors pour la contraception et sera arrêtée pour distribution de propagande.

Toujours proche des anarchistes, non nom est mêlé à des attentats. Elle voit ses amis arrêtée, fait elle-même l’expérience de la prison. La voilà exilée en Russie en 1919. Son sincère enthousiasme suscité par la révolution russe de 1917 ne tarde pas à se heurter à la triste réalité de la répression des opposants politiques et de la corruption, qu’elle n’hésitera pas à dénoncer dans ses écrits. De retour en Europe, elle maintiendra ses activités politiques et féministes jusqu’à la fin de sa vie.

Emma Goldman, L’Epopée d’une anarchiste : New York 1886-Moscou 1920

Girl in a band

19 mars 2017

L’autobiographie de Kim Gordon est un témoignage fascinant sur la formation de Sonic Youth et, plus largement, sur la vie d’une artiste exigeante dans la jungle du milieu musical.

Le livre débute par le dernier concert de Sonic Youth, à Saõ Paulo, en 2011. La nostalgie et la colère s’entremêlent : son couple a misérablement pris fin à cause de la double vie menée par son mari. Cette amertume va baigner toutes les pages du livre. « Bidon » est le premier terme qu’elle utilise pour qualifier Thurston Moore. On peut être surpris de cette candeur, de cette croyance absolue en son couple après une trentaine d’années de vie commune. Kim et Thurston étaient le couple le plus rock, le plus parfaitement assorti, le plus exemplaire qui soit ; il est bêtement tombé dans le cliché.

Voilà pour la partie règlement de compte, qui j’avoue me donne maintenant envie de ricaner quand je tombe sur un article consacré à l’ex en question, finalement rattrapé par le temps. Mais le récit de la jeunesse de Kim s’est avéré très intéressant. Elle raconte les déplacements de sa famille, l’installation à Los Angeles, la certitude précoce qu’elle veut être artiste. Ambiance Six Feet Under chez les Gordon : Kim tient autant de Brenda que de Claire. Elle confie sa totale admiration envers son frère aîné schizophrène, une relation assez malsaine qui la conduira trop souvent à s’auto dévaluer et à être dépendante des autres.

Exaltée par son arrivée à New York en 1980, « l’unique endroit au monde où vivre de l’art », elle économise sur la nourriture et les vêtements mais sort le plus possible dans les concerts de no wave. Elle est attirée par ce son, s’acharnant à détruire le rock commercial, par les musiciens, allant jusqu’à écrire un article sur les liens tissés par les hommes à travers la musique, dont elle a envie de faire partie.

 Je me souviens de la puissance exaltante des guitares assourdissantes, de la rencontre avec des âmes sœurs et avec l’homme que j’ai fini par épouser, celui que je pensais être l’amour de ma vie.

Une amie lui présente alors un homme un peu plus jeune qu’elle, « les lèvres charnues comme des coussins », qui élève une chatte écaille de tortue baptisée Sweetface. Comment résister ? Elle commence à jouer avec ce jeune musicien ambitieux, charismatique mais assez soupe au lait en privé. Kim est  honnête sur ses capacités vocales limitées. La musique comme les paroles sont expérimentales, des morceaux vagues, composés de nappes, et des mots tirés au sort. J’ai beaucoup aimé la façon dont elle retranscrivait l’ambiance des premiers enregistrements, cette torpeur vaporeuse que j’ai toujours trouvé très érotique :

Sur ce morceau, l’intensité émotionnelle de la voix épousait la musique d’une manière presque chamanique, à un degré que je ne pense pas avoir atteint depuis. Quand je chantais « Shaking Hell », j’étais parcourue de frissons, dans un état chaotique, surtout quand la musique se calmait pour ne plus devenir qu’un grondement sourd pendant les « Shake, shake, shake » de la fin. J’avais l’impression que la terre se dérobait sous mes pieds et que je flottais, jusqu’à ce que ma voix s’élance et me porte. J’avais envie d’emmener le public avec moi, ce public qui voulait croire en moi, en nous, qui étions en train de créer quelque chose de nouveau.

La suite prend moins aux tripes mais les albums se suffisent à eux-mêmes pour apprécier le bouillonnement créatif du groupe. Elle évoque son amitié avec Kurt Cobain, le mouvement Riot Grrrl, mais aussi son intérêt pour la mode et bien sûr la naissance de sa fille, la trentaine bien entamée. Elle se heurte alors au partage des tâches peu équitable avec son mari et aux sempiternelles questions des journalistes sur son rôle de mère. J’ai trouvé que dans l’ensemble, elle témoignait d’un bon sens à toute épreuve dans ce milieu complètement dingue. Elle ne considère pas qu’elle roulait sur l’or, les disques de Sonic Youth ne se vendant pas si bien que ça.

Après leur séparation, elle est retournée vivre à Los Angeles et a repris une carrière d’artiste plasticienne, sans se détacher complètement du monde de la musique. A soixante-quatre ans, Kim Gordon reste indéniablement une artiste à suivre !

Kim Gordon, Girl in a band (Le mot et le reste, 2015)

Une histoire naturelle des dragons

2 janvier 2017

brennanA l’âge où les petites filles convenables jouent à la poupée, Isabelle ne songe qu’à disséquer des tourterelles et à collectionner les lucions, sorte de dragons miniatures qui pullulent dans les jardins. Elle nourrit sa passion pour l’histoire naturelle à travers les lectures empruntées à la bibliothèque paternelle, jusqu’à ce qu’une initiative prématurée lui vaille de sévères réprimandes, et l’injonction de rentrer dans le carcan des jeunes filles à marier.

C’est une lady Trent parvenue à un âge respectable qui offre ici ses mémoires à la masse de ses admirateurs. La vieille dame ne songe guère plus à préserver sa réputation et se penche avec nostalgie sur les périples de ses jeunes années. Elle est surprise elle-même de son respect de naguère pour les convenances. Il faut savoir que le monde décrit s’apparente à l’Angleterre du début du XIXe siècle, dénommé ici le Scirland.

La chasse au mari ne modère en rien les ardeurs dragonnesques d’Isabelle, qui fait le choix judicieux d’un parti aussi passionné par la recherche scientifique qu’elle. La rencontre d’un lord érudit leur donne l’occasion d’aller observer de près des dragons. Isabelle empaquette la moitié de sa maisonnée et se lance dans l’aventure, d’abord comme une vraie lady, soucieuse de son confort avant tout, puis comme une détective en herbe, déterminée à découvrir les secrets du village de Drustanev.

D’une lecture plaisante, ce roman conçu comme le premier tome d’une série ne met pas vraiment les dragons au premier plan. Les démêlés de l’héroïne avec les convenances constituent le letmotiv du livre, de façon un peu trop appuyée. Il y avait des exploratrices célèbres à l’époque, tout de même (enfin, dans notre monde ; difficile décidément de ne pas voir l’Angleterre dans le Scirland !). Les dragons sont vus sous l’angle de la recherche scientifique, mais ils constituent un prétexte à la mise en place d’une intrigue mystérieuse, avec des grottes peuplées de contrebandiers et la légende troublante du roi dragon qui met Drustanev en émoi… Bref, l’histoire est assez simple et annonce d’autres aventures, qu’on peut espérer plus complexes, voire plus magiques. A noter, la présence de jolies illustrations, censées être les croquis du premier livre publié de lady Trent.

Marie Brennan, série Mémoires, par lady Trent :
Une histoire naturelle des dragons (t.1), L’Atalante, 2016

Vie de deux chattes

17 décembre 2016
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deuxchattesJ’ai bien aimé ce petit livre qui regroupe divers textes de Pierre Loti évoquant les chats, le thème et la taille des textes en faisant un objet facile et séduisant. Vie de deux chattes est le plus long texte. Il fait le récit des chats ayant peuplé son foyer (probablement la maison de Rochefort), et souligne que ses plus belles années ont été liées à deux chattes en particulier. Il évoque les heures paisibles dans la maison familiale, entre sa mère et sa tante, un vrai repos du guerrier.

La Moumoutte blanche (Toutes ses chattes s’appellent Moumoutte, et leurs petits Mimi) est une tornade séductrice, qu’il retrouve avec délice entre deux voyages. La Moumoutte chinoise, plus réservée, a cherché refuge dans sa cabine pendant un voyage en mer et ne le quittera plus jusqu’à la maison. Les deux chattes vont ensuite cohabiter, développant une relation fusionnelle, jusqu’à leur fin malheureusement prématurée.

« On a le sens du chat ou on ne l’a pas ; il n’y a point à raisonner sur la question. » Aucun doute, Pierre Loti a le sens du chat. Ses descriptions sont drôles et émouvantes. On voit les petits félins évoluer sous nos yeux, s’extasier sur les plantes, mener leur petite vie entre siestes et caprices. J’ai souri avec le texte De l’art d’embrasser les chats, qui théorise joliment ma propre manière de saluer mon chat en rentrant le soir :

On les soulève entre le pouce et l’index, par les pattes de devant, en soutenant leur échine avec les autres doigts de la main. De cette façon on les tient debout et on peut leur donner de gros baisers qui les font se secouer légèrement.

Comme dans ses histoires romantiques, cependant, la tendresse est empreinte de gravité, le drame n’est jamais loin. Pages développant la pitié ressentie « pour les âmes des bêtes », récit de l’euthanasie en douceur d’un chat errant trop malade…

Je n’avais pas lu de Loti depuis le collège, où nous avions étudié Pêcheur d’Islande en classe, que j’avais complété de mon côté par la lecture de quelques romans exotiques, romantiques et infiniment tristes. Ici, j’ai été quelque peu gênée par ce qui transparaît de l’écrivain à travers ses récits. Quand il recueille la Moumoutte chinoise, il se trouve en pleine opération militaire, d’ailleurs la chatte n’apprécie pas le bruit du canon… Et quand il parle de la geisha qu’il visite régulièrement, il la compare à une chatte, note ses imperfections physiques, reste vague quant à leurs activités communes… Une bonne figure d’envahisseur, qui part guerroyer et s’approprie les femmes du pays sans trop d’états d’âme. Mais le personnage est très intéressant, ambigu ; j’avoue que cette lecture m’a redonné envie d’en savoir plus.

Pierre Loti, Vie de deux chattes, et autres récits félins, Ed. Aubéron, 2012

Les Buttes-Chaumont en automne

9 décembre 2016

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Cette année, je me suis beaucoup intéressée aux arbres. J’ai visité un certain nombre de jardins et d’arboretums l’été dernier et je m’étais promis d’y retourner plusieurs mois plus tard, pour profiter de toutes les couleurs automnales. Evidemment, les semaines ont passé à toute allure et je me suis littéralement précipitée aux Buttes-Chaumont, à mon avis le plus beau parc de Paris, avant qu’il ne soit trop tard.

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Les canards menaient leur habituelle vie paisible.

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Les couleurs étaient bien là. J’ai passé un moment sous chaque ginkgo biloba, dont les feuilles montraient leur plus belle teinte dorée, juste avant de commencer à tomber. Ils étaient bien majestueux, comparé à leur rejeton maigrelet, dans son pot sur mon balcon, qui va avoir du mal à passer l’hiver compte tenu de sa germination tardive.

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Quoique ce beau spécimen avait déjà commencé à répandre son tapis d’or à ses pieds…

Ces photos datent d’il y a un mois. J’ai bien envie de publier plusieurs billets illustrés sur tous les arbres rencontrés au cours de mes balades.

La Femme comestible

6 décembre 2016

fcomestibleMarian MacAlpin a trouvé rapidement du travail après son diplôme, bien que les enquêtes de consommation n’aient rien de particulièrement prestigieux. Quoi qu’il en soit, il est certain que c’est une jeune femme pleine d’avenir (mais lequel ?). Elle partage un appartement avec une certaine Ainsley, du genre loufoque. Les premiers chapitres la voient parcourant une ville, peut-être Toronto, par une chaleur étouffante. Tout est banal et pourtant quelque peu étrange.

Marian est censée être très chanceuse, fréquentant un petit ami séduisant. Dès le début, on sent que de nombreux doutes couvent sous le vernis de sa vie quotidienne. L’image de son amie d’université, qui pond régulièrement des mômes scatophiles, n’a rien de motivant. Au moment où ses fiançailles se concrétisent, elle pète sérieusement les plombs. Mais tout le monde ne cesse de lui répéter qu’elle a de la chance d’avoir un fiancé qui présente aussi bien, alors ils ont sûrement raison ?

A côté de moi, il s’est étiré et a bâillé en me broyant le bras contre la porcelaine. J’ai grimacé et me suis dégagée en douceur.
« C’était comment pour toi ? » m’a-t-il demandé d’un ton décontracté, la bouche contre mon épaule.
Il me posait la question chaque fois.
« Merveilleux », ai-je lâché dans un murmure.
Pourquoi n’était-il pas fichu de deviner ? Un de ces jours, il faudrait que je lui réponde : « Nul », juste pour voir sa réaction ; mais je savais d’avance qu’il ne me croirait pas. (p. 112)

Pour découvrir Margaret Atwood, j’ai commencé par son premier roman. Et la découverte a été concluante ! Sous un aspect décousu, l’intrigue est bien construite. Les errances urbaines de Marian l’amènent à une prise de conscience de ce qu’elle veut vraiment, ce qui la fait passer pour une folle auprès de ses amis. L’importance de l’indépendance féminine, la non obligation du mariage ne se décrète pas ici, elle s’éprouve. Même les relations plus libres trouvent rapidement leurs limites, comme avec Duncan, jeune homme très perturbé ou alors très manipulateur. Elle finit par comprendre qu’elle ne sortira jamais gagnante des relations de séduction.

Son rejet d’un certain mode de vie s’exprime par la nourriture. Le livre ne prône pas le végétarisme à proprement parler mais la façon dont Marian considère temporairement la consommation de viande devrait plaire au lectorat vegan. La lecture du livre est légère, les scènes sont vivantes, les dialogues assez drôles, notamment quand Ainsley, la redoutable fausse ingénue, est de la partie.

Margaret Atwood, La Femme comestible,
Robert Laffont, 2008 (The Edible Woman, 1969)

Nord et Sud

4 décembre 2016

nordetsudLorsque sa cousine Edith se marie, Margaret cesse d’être sa demoiselle de compagnie et regagne le domicile de ses parents. La vie au presbytère s’avère bien plus humble que la vie londonienne, néanmoins la jeune femme adore son village d’Helstone tellement typique. Pourtant, les retrouvailles champêtres sont de courte durée. Mr Hale, son père, pousse la droiture jusqu’à démissionner de sa charge lorsque des doutes spirituels commencent à l’assaillir. Pour échapper à la pauvreté, il décide alors de proposer ses services de précepteur dans la ville industrielle de Milton, loin vers le Nord.

L’existence de la famille est semée d’ennuis à partir de l’installation à Milton. La ville est dure, bruyante et polluée. Margaret découvre l’existence du monde ouvrier, après une jeunesse de beauté de salon dépourvue de sens pratique. Les tensions sociales s’exacerbent autour du niveau des salaires ; les ouvriers menacent constamment de faire grève, tandis que les patrons s’estiment trahis. Devant se trouver une occupation utile, Margaret se lie avec une famille pauvre, dont l’une des filles est tombée malade en travaillant dans les filatures. Elle tente de comprendre la mentalité locale, d’abord rebutée par ce monde de « boutiquiers » qu’elle méprise au plus haut point. Elle fait pourtant l’effort de discuter avec l’élève préféré de son père, un directeur d’usine féru de culture classique. Ce John Thornton lui semble lourd et mesquin ; de son côté, il est subjugué par cette femme altière, si différente de sa sœur futile et coquette. Margaret révèle bientôt sa nature forte et sensée au moment où sa mère tombe malade et où l’équilibre mental de son père vacille…

Pourtant, jour après jour, la vie avait été en elle-même et par elle-même tout à fait supportable. De petits moments de plaisir réel avaient brillé au milieu des chagrins. (p. 166)

La structure du roman est assez proche de celle de Mary Barton, premier livre d’Elizabeth Gaskell. On y retrouve une héroïne soumise à des épreuves, un personnage d’ouvrier porté à la réflexion, le basculement dans une intrigue policière, ici avec les mésaventures de Frederick. D’ailleurs, comme pour Mary Barton, j’ai trouvé cette lecture agréable mais un peu pesante. Le manque d’humour se fait sentir, tandis que le mystique religieux est assez pesant. On a l’impression que l’univers n’est créé que pour servir de toile de fond à la romance. On trouve des réflexions intéressantes sur les choix de société derrière l’industrialisation, les inégalités sociales, la légitimité à sacrifier beaucoup d’ouvriers sur l’autel du progrès. Mais Gaskell ne dépasse pas le paternalisme patronal ; sans résolution du conflit de classes, seule la philanthropie de certains permet d’atténuer la pauvreté, mais en aucun cas de supprimer la subordination totale de la main d’œuvre au patronat.

Elizabeth Gaskell, Nord et Sud, 1854

Olive Kitteridge

3 septembre 2016

oliveLe premier texte nous fait faire connaissance avec Olive et Henry Kitteridge, un vieux coupe vivant dans la petite ville côtière de Crosby. La suite du roman, qui est plus un ensemble de nouvelles explorant différentes périodes de leur vie, est davantage centrée sur Olive.

Cette prof de maths à la retraite est le témoin des menus faits et gestes des habitants de Crosby. Elle observe, intervient sans en avoir l’air, dénoue nonchalamment les drames. Les personnages rencontrés sont d’une banalité touchante, souvent fragiles face à un destin contrarié. Olive essaie de les comprendre mais n’en pense pas moins qu’ils n’ont rien dans le ventre. De son côté, la vie n’est pas tendre non plus…

Le roman développe les thèmes des gens âgés qui se font du souci pour les plus jeunes, surtout quand ils sont affligés d’une famille dysfonctionnelle, de la réalité du mariage après trente ans de vie commune. On assiste ainsi à une scène de ménage surréaliste, pendant une prise d’otage qui constitue la scène la plus violente du livre.

Olive terrifie ses élèves en cours de maths, terrifie encore plus son mari et son fils. Sa vision acérée des choses, ses commentaires volontiers sarcastiques ne sont pour elle que du bon sens. Fine psychologue, elle joue les thérapeutes à l’occasion ou bien décide de donner du grain à moudre, à sa manière, à ceux qu’elle déteste, comme sa nouvelle bru. Pourtant, son caractère impossible fait fuir les gens et aucun de ses voisins ne la verrait volontiers comme un ange gardien.

Elizabeth Strout, Olive Kitteridge, Ecriture, 2010

Aristote et l’oracle de Delphes

14 juin 2016
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aristoteetloracleAyant bien aimé le premier tome des aventures d’Aristote détective, j’ai lu avec plaisir la suite des enquêtes que le philosophe mène avec Stéphanos, jeune citoyen en cours de maturation. Le programme, bien alléchant, est annoncé au début :

« C’est une histoire pleine de torts causés à des vierges de bonne naissance, de meurtre et de secours, de mines d’argent mais aussi de spectres et d’errances. » (p. 13)

En effet, Stéphanos, la réputation de sa famille désormais rétablie et sa fortune en voie de redressement, cherche à s’élever socialement en faisant les bonnes rencontres. Pourtant, même au sein de la bonne société, des drames sordides éclatent, souvent au détriment des plus jeunes ou des plus candides. C’est ainsi qu’il apprend la disparition d’Anthia, belle héritière, probablement emmenée à Delphes. Il s’associe une nouvelle fois à son ancien maître d’étude, Aristote, pour la retrouver, en prétextant auprès de son entourage le besoin de consulter la pythie pour ses projets de mariage. Le périple sera semé de cadavres et d’autres rencontres plus burlesques, Aristote se montrant comme à son habitude bien plus sensé, humain et drôle que son compagnon.

Stéphanos est un narrateur toujours aussi désagréable, pétri des préjugés et superstitions de son temps. On a envie de le baffer lorsqu’il manifeste ostensiblement son mépris envers un esclave, racontant sa triste histoire d’ancien homme libre ; pour Stéphanos, aujourd’hui c’est un esclave, alors qu’il se la ferme ! Mais évidemment, c’est un bon choix de la part de l’autrice pour nous immerger encore plus dans l’état d’esprit grec de l’époque. Le seul personnage qui nous semble normal, actuel, c’est Aristote, mais il ne devait guère ressembler au citoyen lambda.

On assiste « en direct » à l’élaboration de la Poétique d’Aristote, inspiré par les histoires de revenants racontées dans les maisonnées à l’occasion des fêtes. Le roman constitue une bonne initiation à la civilisation grecque, s’attardant sur les mythes, fêtes et cérémonies, ainsi que quelques habitudes déplaisantes sur le traitement des esclaves et prostituées. Le tout dans un style léger, porté par les boutades d’Aristote dont on ne voit guère le côté studieux ici.

Margaret Doody, Aristote et l’oracle de Delphes, 10/18. 2003
(Aristotle and Poetic Justice, 2001)