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The Wheel of Time

16 novembre 2007

         ?

Attention, note à rallonge ! La longueur de cette note est proportionnelle à celle du cycle critiqué. Si vous la trouvez trop longue, allez vous plaindre aux éditeurs de Robert Jordan (pas à lui directement, il est mort). J’ai commencé cette critique il y a plus d’un an, au fil de ma lecture. Alors qu’elle parvenait à son terme, la vie de l’auteur parvenait au sien et je n’aimerais pas qu’on considère que je tape sur quelqu’un maintenant qu’il est décédé. Mon opinion sur l’auteur était faite bien avant que j’apprenne sa maladie, et ce ne sont pas les manifestations de dévotion actuelles autour de « l’un des plus grands auteurs de fantasy » qui vont m’empêcher de m’exprimer sur ce que je considère comme une énorme arnaque littéraire.

Dans un petit village, loin des tumultes de la vie…

…Vivaient trois braves garçons qui menaient tranquillement leur vie champêtre. L’arrivée d’une Aes Sedai, une magicienne très puissante, accompagnée de son gardien (warden) aussi froid et mortel que son épée, provoque quelques remous. Là, ils apprennent qu’ils sont en danger, qu’il leur faut quitter le village sans tarder, sous peine de livrer leurs proches à la fureur des trollocs (un concentré de trolls et d’orcs, en pire). Bien des révélations les attendent sur la route, la moindre n’étant pas qu’ils sont taveren : ils influent sur la trame de l’histoire partout où ils passent.

The Eyes of the World, The Great Hunt, The Dragon Reborn : les trois premiers tomes de cette série qui en comprend 11 à ce jour sont très prometteurs, malgré le plagiat de Tolkien des premiers chapitres. Le monde y est vaste, la magie impressionnante, les dangers à couper le souffle. Au vu des mystères qui restent à élucider et des batailles à mener, on s’attend à une fresque luxuriante, pleine de rebondissements. Certes, les personnages manquent de profondeur, la morale puritaine venant plomber des passages qui auraient pu avoir un tant soit peu de punch. Mais on reste sur l’idée que la série offre quelque promesse de divertissement (je déteste ce mot mais bon, parfois, les trajets dans les transports traînent en longueur).

Or, une cascade de révélations s’abat sur nous au milieu du tome 4, au moment où le groupe s’est une fois de plus éclaté en autant de petites aventures poussives. On a vraiment l’impression que presque tout a été dit à la fin de The Shadow Rising. Mais l’auteur avait promis douze tomes pour sa série et on suppose que son succès commercial l’a encouragé à continuer. Soyons clairs : tous les tomes suivants, s’ils sont aussi gros les uns que les autres, délivrent les informations au compte-goutte, tout en s’étalant sur des détails irritants tels que la forme et la couleur des robes, comment les femmes boudent et tirent sur leurs châles, comment les héros tentent de fuir leurs responsabilités effrayantes en faisant la sourde oreille. Les personnages semblent tuer le temps dans des intrigues secondaires en attendant la grande bataille finale, Tarmon Gaidon. Sans exagérer, on pourrait très bien compacter les tomes 5 à 11 en deux ou trois volumes grand maximum, et le rythme serait toujours languissant ! Enfin, encore plus que la longueur, dont j’avais été prévenue, je reproche à l’auteur les valeurs douteuses véhiculées par son texte.

Ah, les hommes !

La dichotomie entre les femmes et les hommes est au cœur de l’intrigue. Le livre tout entier baigne dans une théorie de la guerre, ou de la complémentarité, entre les sexes. Déjà, la division apparaît dans le système de magie, avec « saidar », la source de pouvoir féminine, précise mais limitée (air, eau), et « saidin », source de pouvoir masculine, potentiellement plus puissante mais souillée (feu, terre). Mine de rien, il y a déjà une hiérarchisation, mais on ne peut pas dire que Robert Jordan ait une vision très progressiste des rôles sociaux de sexe. OK il y a les Aes Sedai, mais partout ailleurs qu’à Tar Valon, les maîtresses de maison touillent consciencieusement leurs marmites.

Les livres abondent en scènes infantiles où femmes et hommes se chamaillent comme dans une cours de maternelle. C’est vraiment de la psychologie de pré-pubère. On nage en plein puritanisme mais ce qui en fait une bonne lecture pour ados imaginatifs peut laisser insatisfaits des lecteurs adultes, qui lèveront les yeux au ciel en apprenant que des personnages parlent de se marier alors qu’ils ont à peine échangé deux bisous. De la même manière, les pires horreurs de la guerre nous sont épargnées. J’ai soupiré plus d’une fois face au manque de réalisme de certaines scènes. Les personnages me semblaient être trop polis, manquer de chair.

Ah, les femmes !

Plus grave, l’auteur développe les opinions les plus sexistes qui soient au travers de ses personnages. On voit ainsi les personnages masculins acquérir tous les honneurs militaires tandis que les héroïnes se font copieusement humilier, rabaisser, fesser. Dans le prologue de Knife of Dreams, presque chaque sous-partie se termine par une scène où une femme se fait battre ou humilier, « méchante » ou « gentille » et souvent, elle le réclame, en plus, étant manipulée psychiquement pour courber l’échine. Bref, au lieu d’aventures et de périls permettant aux personnages féminins de démontrer leur force ou leur astuce, elles restent prises dans les mailles de rapports de domination, dans un état de frustration insoutenable à la lecture.

Les Aes Sedai pourraient être des magiciennes mystérieuses, mais il faut qu’il vienne tout plomber avec des angoisses masculines de femmes toutes puissantes et castratrices. Il se venge en les dépeignant querelleuses, susceptibles et indécises, à tel point qu’elles sont discréditées aux yeux des lectrices bien avant le milieu de la série.

J’ai trouvé des analyses et débats détaillés de ces diverses sources de malaise latent, qui s’apuient sur les dizaines de faits anodins ou très voyants (rapports de force, polygamie, violence conjugale…) qui parsèment le récit.

L’édition, un monde sans pitié (pour les lectrices)

La première moitié de la série semble avoir suscité un engouement important. D’énormes forums sont peuplés jour et nuit des habituels fans monomaniaques, des encyclopédies ont vu le jour, des jeux de rôles ont été adaptés de la Roue du temps… Pourtant, des protestations lassées ont commencé à se faire entendre, lorsqu’il s’est avéré que l’histoire traînait en longueur. L’auteur est capable de tartiner plus de cinquante pages sur une réunion d’Aes Sedai, où une trentaine de personnages secondaires interchangeables se tirent dans les pattes avant de parvenir à un traité. La remarquable absence de progression sur plusieurs tomes a impatienté même les fans les plus acharnés. Il faut bien l’avouer, plus personne ne vendrait son âme pour lire en avant-première l’ultime volet de la série, qui sait se faire attendre. Qu’on en finisse ! semble être l’opinion générale.

Ici interviennent les déboires médicaux de Robert Jordan. Ce que je vais dire pourra paraître horrible, mais je trouve que la publicité qui a été faite à sa maladie en 2006-2007 est tombée bien à propos. Toutes ces photos, interviews et comptes-rendus de ses examens, et ce dans l’intervalle entre le onzième et le douzième et dernier tome, me semblent pour le moins opportunistes. Maladie assumée par ordinateur interposé ou simple coup médiatique, difficile de se prononcer. On voit en tout cas de réaliser le pire cauchemar des fans d’une œuvre en plusieurs tomes : que l’auteur meure avant de l’avoir achevée ! Qui n’a jamais frémi en songeant à un terrible accident terrassant JK Rowling avant le 21 juillet 2007 ?? Le sort de Robert Jordan vient confirmer les craintes les plus pessimistes des lectrices (et relancer les ventes de la Roue du temps, en réveillant les spéculations autour du tome 12, qui sera posthume).

Signalons en passant que la traduction française, généralement décriée, se permet en outre de diviser chaque tome original en deux et de revendre chacun au prix d’un livre normal. De plus, le rythme des traductions, déjà languissant, s’est carrément interrompu après le tome 6, « Lord of Chaos », ne reprenant que plusieurs années après, avec des coquilles et des erreurs de traduction à faire frémir ! Avec de telles pratiques de la part de l’édition française, il ne faut pas s’étonner que beaucoup de personnes se tournent vers la VO. Deux solutions : commander les livres sur Internet, souvent moins chers qu’en librairie ; passer régulièrement dans les rayons d’occasion pour s’offrir la série à moitié prix, bien qu’un peu cabossée. Les nombreuses descriptions peuvent nécessiter la consultation d’un dictionnaire anglais/français mais, dans l’ensemble, le style reste accessible, une fois assimilé le vocabulaire de base (armes, plantes et bâtiments).

Et maintenant, vous allez vous demander pourquoi j’ai lu jusqu’au bout une série de pavés qui me semblaient aussi détestables ? Et bien, il ne faut pas oublier la toute première impression, qui est celle d’une belle histoire, promettant des moments grandioses. Une fois qu’on a lu quatre tomes de 800 pages, à savoir le tiers de l’histoire, c’est un peu bête de s’arrêter en chemin ; je voulais vraiment connaître la fin (j’attends toujours). Enfin, il ne faut pas oublier le plaisir sadique qu’on éprouve à descendre un auteur qu’on trouve très mauvais, qui est bien naturellement proportionnel à sa notoriété (et ici je parle uniquement en termes de kilos vendus, et non en termes de qualité littéraire). Une série fortement déconseillée.

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One Comment leave one →
  1. 18 août 2011 11:25

    Il est très intéressant ton billet! J’ai le tome 1 dans ma PAL, acheté par curiosité (le tome 1 en français, donc peut-être en fait un demi-tome anglais). C’est très pénible cette manie française de découper (charcuter devrait-on dire) les sagas anglo-saxonnes : il paraît que c’est en partie à cause du « volume de la langue » (en français le texte est moins concis), mais je trouve ça quand même scandaleux (je ne me suis pas remise du charcutage de « L’assassin royal » et de la traduction des « Aventuriers de la mer » après la fin du deuxième cycle…)
    Posté par fashion victim, 16 novembre 2007 à 22:09

    Merci de ton intérêt ! cette série suscite un tel engouement chez les ados friands de fantasy qu’il est difficile d’introduire le moindre jugement sur le contenu et les valeur véhiculées, qui me semblent, donc dangereuses. J’estime qu’on est assez bombardées de stéréotypes comme ça pour en rajouter une couche dans des oeuvres de fiction !
    Posté par canthilde, 17 novembre 2007 à 18:24

    Ca me parait très important de commenter le réel contenu des histoires de fantasy : je ne parle pas des intrigues (qu’on surévalue…) mais des valeurs, des thèmes, de ce que raconte vraiment le livre.
    Vu que tu es une lectrice du trône de fer (que je n’ai pas lu), je me demande si cette série est plus que ce qu’elle paraît : un Dallas med-fan sur 5000 pages (ce qui ne me donne pas envie… )
    Posté par Le pendu, 28 août 2008 à 11:38

    Oui, c’est important, surtout que beaucoup d’auteurs, notamment américains, véhiculent insidieusement leur vision du monde. Déjà, j’aime bien les livres où on sort de l’organisation monarchique, avec une vraie parité entre les sexes, et ils sont rares. Etonnant que les littératures de l’imaginaire permettent toutes les fantaisies et que les auteurs (récents) s’en tiennent à une description fantasmée de la société médiévale dans ce qu’elle avait de plus noir. Les cycles des années 70 étaient beaucoup plus imaginatifs, avec de vraies utopies !
    Pour le Trône de fer, c’est un peu ça, avec des complots, des personnages qui se tirent dans les pattes, des morts qui ne le sont pas vraiment (j’attends toujours des explications sur le système de magie). Cependant, le style est prenant, les dialogues percutants, le scénario assez imprévisible. Bien sûr, les livres sont trop longs et le (demi) dernier est moins bien mais ça reste d’un niveau honorable.
    Posté par canthilde, 29 août 2008 à 00:10

    Concernant la monarchie, je trouve surtout que beaucoup d’auteurs de fantasy (ou du moins de mondes de jeu de rôles de fantasy…) en ont une vision bien cliché à deux balles… C’est un beau sujet, la monarchie, si on comprend un peu comment elle marche.
    Pour les cycles des années 70, tu penses à quoi? A Darkover ?
    Posté par Le pendu, 03 septembre 2008 à 16:20

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