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The Life and Opinions of Tristram Shandy

15 janvier 2008

Lettre S du Challenge ABC 2008

Il y a quelques dix-huit mois, j’étais sortie de la séance de Tournage dans un jardin anglais d’humeur joviale, légèrement abassourdie et persuadée que jamais nulle oeuvre littéraire n’avait été autant malmenée dans une adaptation cinématographique que The Life and Opinions of Tristram Shandy.

Maintenant que j’ai lu le classique de Laurence Sterne, je sais qu’en fait non, pas du tout, bien au contraire. Le film, avec ses séquences absurdes qui s’enchaînent au hasard, est fidèle à l’esprit du roman, tout en s’étalant sur la vie privée de l’acteur principal. On peut penser que c’est ce que Laurence Sterne lui-même aurait fait, s’il avait été cinéaste à notre époque (ça ne coûte rien de le penser, il est mort depuis longtemps).

Mais comment résumer ce livre ahurissant, qui mérite à peine le nom de roman, et qui colle bien peu à son titre ? De la vie de Tristram Shandy, le narrateur, il est peu question, sinon de sa problématique venue au monde. Il s’attache plutôt à décrire l’existence de son père et de son oncle Toby, deux gentlemen quelque peu excentriques. Tout le livre baigne dans l’ironie et le sens de l’absurde, avec des digressions à n’en plus finir et un humour qui ne dédaigne pas de descendre sous la ceinture. L’auteur s’inspire de l’esprit picaresque de Don Quichotte, auquel il fait référence à plusieurs reprises.

Sans s’apitoyer sur lui-même, le narrateur s’étend sur les fléaux qui, à travers sa naissance, touchent son père dans ce qu’il vénère le plus au monde : le mystère de la conception (gâché par une remarque étourdie de son épouse à l’instant crucial) ; le nez (puissance et gloire proportionnelles à sa longueur… C’était sans compter les talents douteux de l’accoucheur) ; le nom (on apprend avec ébahissement comment le héros a pu se faire appeler « Tristram » contre l’avis de ses parents et de tout l’entourage. Ne connaissant pas de prénom plus funeste, le père entreprend d’écrire sa Tristraepedia le coeur bien lourd).

Parmi les passages les plus jouissifs, car complètement gratuits, figurent les longues descriptions des marottes du père, énumérées plus haut, et surtout de celles de l’oncle Toby, dont la personnalité laisse perplexe. Militaire à la retraite depuis une blessure mal placée, il s’ingénie avec le dévoué caporal Trim à reconstituer des scènes de bataille dans son jardin avec le plus grand sérieux. Homme réservée, à l’intelligence limitée, mais tellement sensible, il court le risque de déséquilibrer son tranquille mode de vie par ses amours avec la veuve Wadman. Une nature, donc.

If I was not morally sure that the reader must be out of all patience for my uncle Toby’s character,–I would here previously have convinced him that there is no instrument so fit to draw such a thing with, as that which I have pitch’d upon.
A man and his Hobby-Horse, tho’ I cannot say that they act and re-act exactly after the same manner in which the soul and body do upon each other:  Yet doubtless there is a communication between them of some kind; and my opinion rather is, that there is something in it more of the manner of electrified bodies,–and that, by means of the heated parts of the rider, which come immediately into contact with the back of the Hobby-Horse,–by long journies and much friction, it so happens, that the body of the rider is at length fill’d as full of Hobby-Horsical matter as it can hold;–so that if you are able to give but a clear description of the nature of the one, you may form a pretty exact notion of the genius and character of the other.
Now the Hobby-Horse which my uncle Toby always rode upon, was in my opinion an Hobby-Horse well worth giving a description of, if it was only upon the score of his great singularity;–for you might have travelled from York to Dover,–from Dover to Penzance in Cornwall, and from Penzance to York back again, and not have seen such another upon the road; or if you had seen such a one, whatever haste you had been in, you must infallibly have stopp’d to have taken a view of him.  Indeed, the gait and figure of him was so strange, and so utterly unlike was he, from his head to his tail, to any one of the whole species, that it was now and then made a matter of dispute,–whether he was really a Hobby-Horse or no:  But as the Philosopher would use no other argument to the Sceptic, who disputed with him against the reality of motion, save that of rising up upon his legs, and walking across the room;–so would my uncle Toby use no other argument to prove his Hobby-Horse was a Hobby-Horse indeed, but by getting upon his back and riding him about;–leaving the world, after that, to determine the point as it thought fit. [p. 61-62]

Le livre n’en a pas moins ses petites faiblesses. J’ai rarement lu un texte aussi débile que « Le conte de Slawkenbergius », au début du volume 4. Le père de Tristram semble y trouver une riche nourriture spirituelle, ce qui en dit long sur le personnage. J’ai aussi trouvé rébarbatif le volume 7, qui relate divers voyages en France, venant casser le rythme. J’avais envie de retrouver au plus vite les calamiteuses aventures de Shandy Hall.

Ayant remporté un énorme succès avec Tristram Shandy en 1760, Laurence Sterne n’a publié que deux autres oeuvres avant sa mort, en 1768. Voilà en tout cas un livre singulier, que seul un anglais pouvait écrire… Et dire que je ne vous ai même pas parlé de la ponctuation démente et de la mise en page expérimentale !

Laurence Sterne, The Life and Opinions of Tristram Shandy,
The World’s Classics, 1992 (première édition 1759-1767), 539 pages.

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One Comment leave one →
  1. 16 juillet 2011 15:28

    j’ai vu le film, mais je n’ai pas trop accroché, alors je passe sur le bouquin qui à coup sûr n’est pas dispo en français…
    Posté par freude, 16 janvier 2008 à 15:25

    Je ne vais pas te cacher qu’il vaut mieux être motivée pour se lancer dans cette lecture ! Quand j’ai vu le film, j’ai su qu’il faudrait que je lise le roman un jour ou l’autre. Il existe en tout cas en français, « La vie et les opinions de Tristram Shandy, gentilhomme ».
    Posté par canthilde, 17 janvier 2008 à 00:26

    J’ai commencé plusieurs fois le livre mais ne l’ai jamais fini… mais je sais que je m’y attellerai de nouveau, c’est un des livres culte d’auteurs que j’adore. Mais je crois que je le recommencerai à un moment où j’ai du temps car il faut lire de manière plus serrée que je ne pouvais. J’avais bien aimé le film même s’il peut laisser perplexe! Tu en parles en tout cas très bien.
    Posté par Elou, 27 janvier 2008 à 12:49

    Perplexe, c’est le terme ! Aussi bien le livre que le film flirtent avec le débile mais on y trouve aussi de l’érudition, une critique anticléricale, des dialogues hautement comiques. Je pense aussi qu’il faut le lire en continu, on s’y perd déjà suffisamment d’une page à l’autre pour ne pas être complètement perdue avec une interruption de plusieurs jours !
    Posté par canthilde, 27 janvier 2008 à 20:45

    J’ai raté le film. Dommage ! Quant au livre, c’est une des romans les plus bizarres qu’il m’ait été donné de lire. A la fois attirant et en même temps complètement déroutant.
    Posté par Pascal, 28 janvier 2008 à 19:02

    Excellent commentaire!
    Ce roman hors norme réjouit ou irrite tout à tour et il faut vraiment s’accrocher pour ne pas sauter quelques chapitres (ce que j’avoue avoir fait….)
    Posté par sybilline, 19 mars 2008 à 14:54

    Plutôt difficile à lire d’une traite, en effet !
    Posté par canthilde, 21 mars 2008 à 11:59

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