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La Marquise d’O…

29 janvier 2008

Lettre K du Challenge ABC 2008

Dans la ville de M…, importante cité de la Haute-Italie, une dame de la meilleure réputation, la marquise d’O…, veuve et mère de plusieurs enfants d’éducation soignée, fit publier par les gazettes quelle se trouvait, sans savoir comment, en état de grossesse ; que le père de l’enfant qu’elle allait mettre au monde devait se faire connaître, et qu’elle était décidée, pour des considérations de famille, à l’épouser. [p. 29]

On ignore ce qui prime, de l’ingénuité ou de l’aveuglement hystérique, chez cette brave marquise. Résidant chez ses parents depuis son veuvage, elle est rudoyée par des soldats russes envahissant la citadelle. Un galant officier intervient à temps pour sauver son honneur. Il la porte en lieu sûr, après quoi, comme toute dame qui se respecte, elle s’évanouit. La famille est sauve et se trouve un autre refuge, la guerre suit son cours… Quelques semaines plus tard, la marquise ressent des malaises inexplicables et confie à sa mère que, si elle n’était absolument certaine de la pureté de sa conduite, elle se croirait volontiers dans une « position intéressante. »

– Je jure que ma conscience , puisqu’il faut ici en donner l’assurance, est aussi pure que celle de mes enfants ! La leur ne saurait être plus pure, et c’est à vous que je le dis, mère infiniment vénérée ! Et cependant, je vous en prie, faites-moi venir une sage-femme, que je sache ce qu’il en est réellement afin que cette certitude, quelle qu’elle soit, me tire de l’inquiétude où je suis.
– Une sage-femme ! se récria Mme de G…, abattue. Une sage-femme et une conscience pure !…
Et elle ne put en dire davantage. [p. 58]

Ce qui frappe dans cette longue nouvelle, c’est la chappe de plomb morale qui pèse sur l’héroïne. Quoi qu’il arrive, c’est elle la coupable, même plus digne d’apparaître devant sa famille. Le torrent de larmes qui baigne le récit est aussi remarquable : l’auteur s’inscrit bien dans la période romantique ! On se fait d’amers reproches, on se dispute, on se réconcilie, mais si possible à genoux, au bord de l’évanouissement, en inondant le tapis. Le comportement de la marquise est tellement excessif qu’il en devient suspicieux. Au-delà de ce manque de naturel, l’écriture est élégante et recèle des dialogues très vivants, dont les répliques font mouche.

Le livre contient trois autres nouvelles, qui ont la particularité de se dérouler sur le continent américain et d’aborder de front la ségrégation raciale et l’obscurantisme religieux, même si c’est avec les préjugés de l’époque. J’ai été davantage intéressée par la préface d’Armel Guerne, qui nous présente un auteur à la personnalité complexe. Heinrich von Kleist s’est suicidé en 1811, à trente-quatre ans, avec son amie de coeur. Ame insatisfaite et torturée, il préméditait cet acte depuis longtemps, au point de le proposer, en vain, à ses proches, jusqu’à ce qu’il tombe sur la bonne personne, aussi désireuse que lui d’en finir. Il se serait inspiré d’un passage des Essais de Montaigne pour écrire La Marquise d’O…

Heinrich von Kleist, La Marquise d’O… et autres nouvelles,
Editions Phébus, Paris, 1991, 205 pages.

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2 commentaires leave one →
  1. 17 août 2011 10:41

    Encore un livre qui me tenterait bien !
    Posté par Claire jane, 30 janvier 2008 à 17:32

    Ce livre me semble vraiment intéressant. Il me fait un peu penser à Moll Flanders de Daniel Defoe. J’espère toutefois qu’il est meilleur que ce dernier.
    Posté par GeishaNellie, 31 janvier 2008 à 00:23
    A GeishaNellie

    On ne peut pas vraiment comparer Moll Flanders à La Marquise d’O, qui est une nouvelle de cinquante pages, et où l’héroïne est beaucoup moins franche et courageuse. Mais explorer la morale d’une autre époque est toujours intéressant, parfois surprenant…
    Posté par canthilde, 31 janvier 2008 à 13:26

    Je note ce titre dans ma LAL, il m’a l’air très intéressant.

    Et petite surprise sur mon site… :p
    Posté par Cendre…, 10 février 2008 à 17:25

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