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La Cité des Dames

18 février 2008

Lettre P du Challenge ABC 2008

Le premier livre écrit par une femme en France est aussi le premier livre féministe ! L’autrice*, lettrée du XVe siècle, part de la constatation suivante : tous les philosophes et écrivains depuis l’Antiquité ont critiqué les femmes, les jugeant tellement pleines de défauts que leur fréquentation est un véritable supplice. Soupçonnant que quelque chose d’autre que l’infinie sagesse masculine se cache derrière tout ça, Christine de Pizan se met à réfléchir sur l’étendue des fautes de chaque sexe et s’il est vrai que la nature a mis toutes les qualités du côté de l’homme.

C’est donc le « degré zéro du féminisme », si on veut, qui consiste à affirmer que non, les femmes ne sont pas pires que les hommes. Etant donnée l’influence de l’Eglise à cette époque et ses opinions si avancée sur la question (« les femmes ont-elles bien une âme ? »), on comprend bien qu’il fallait partir de là. Et ça démarre très fort. Se demandant pourquoi tant d’hommes sont médisants et injurieux envers les femmes, elle en conclut que cela vient fréquemment de la vieillesse et de l’impuissance, qui les rendent aigris !

Tout le livre constitue une argumentation construite selon un plan rigoureux, même si la forme en est désuète. Ainsi, on voit la narratrice, Christine, énoncer différentes idées reçues sur les femmes. Après quoi, les trois envoyées de dieu qui lui sont apparues (Raison, Droiture et Justice) les contestent avec des exemples de femmes célèbres. Petit florilège de ces idées reçues (oh, quelle surprise, ce sont celles qu’on entend encore aujourd’hui !) :

  • Les femmes n’ont aucune disposition naturelle pour la politique et le pouvoir.
  • Les femmes ont un corps faible, délicat et dépourvu de force, et elles sont naturellement peureuses.
  • Les femmes n’ont que de faibles capacités intellectuelles.
  • Les femmes sont une plaie pour leur mari, querelleuses et infidèles.
  • Les femmes veulent être violées et il ne leur déplaît point d’être forcées, même si elles s’en défendent tout haut.

En opposition avec ces opinions communément admises, les exemples édifiants de grandes reines, guerrières, poétesses et inventeuses d’objets ingénieux abondent  : Frédégonde, Sémiramis, les Amazones, Sapho, Probe… « Aucun homme ne pourrait faire la somme des services que les femmes ont rendus et rendent encore chaque jour. »

On peut s’étonner que tous ces exemples de « personnalités » soient mis sur le même niveau, surtout quand on s’englue dans la dernière partie dans la vie des saintes. Les qualités mises en avant sont alors la vertu, la piété, l’amour filial, la dévotion conjugale. En bonne chrétienne, Christine de Pizan n’a pas l’intention de critiquer la religion. Elle ne peut après tout qu’utiliser les ressources mises à sa disposition et on peut penser qu’elle a été influencée par la lecture de La Légende dorée (la vie des saints), un des premiers best sellers, après la Bible, bien entendu… La fin constitue une régression quand elle enjoint les femmes à se soumettre à leur mari et à fuir les passions. C’est dommage quand les premières pages analysaient bien les raisons de la domination sociale des femmes, en premier lieu l’absence d’éducation intellectuelle, la réclusion domestique, le mariage comme unique avenir, qui ne favorisaient pas l’éclosion de grands esprits féminins.

J’ai trouvé cette lecture très stimulante et émouvante pour tout dire, quand on songe que Christine de Pizan ne pouvait s’appuyer sur aucune tradition intellectuelle pour fonder ses arguments. Ca aurait pu être révolutionnaire, au lieu de ça, les critiques se sont empressés de la dénigrer et d’estimer que les femmes n’avaient pas leur place à l’étude. Quelques siècles de perdus… Le livre, traduit en français moderne, se lit facilement (à part la vie des martyres chrétiennes !), sa structure le rendant très vivant, quelque peu exalté.

* Tout bien réfléchi, la pseudo-féminisation des noms de métiers en « eure », quand « euse » ou « trice » s’impose, est une nouvelle manière de minimiser la place des femmes dans ces métiers (on ne fait pas la différence à l’oral entre « eure » et « eur ». Je cherche donc des alternatives, même si elles choquent un peu au début.

Christine de Pizan, La Cité des Dames, Editions Stock, 1986, 278 pages.

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One Comment leave one →
  1. 15 août 2011 18:35

    Bravo pour cet hommage à Christine de Pizan que je ne connaissais pas.
    A propos de H.James, je lirai d’autres romans, notamment Tess, mais pas tout de suite, car il ne faut pas en abuser… (sous peine de se sentir vraiment déprimée !)
    Posté par Claire jane, 18 février 2008 à 19:39

    Pizan je la connaissais par mes cours d’histoire! Tu lui rends effectivement un bel hommage en la lisant! C’est lui assurer la pluys belle des reconnaissances!C’est une sacrée personnalité en tout cas et une femme de d’esprit pour être parvenue non seulement à réfléchir, mais à se faire entendre.
    Posté par chiffonnette, 20 février 2008 à 19:30

    Cela fait si longtemps que je n’ai pas lu un livre féministe et encore plus longtemps que je n’ai lu un livre moyen-âgeux, voilà qui me tente d’autant plus !!
    Posté par GeishaNellie, 20 février 2008 à 19:52

    Lisez, lisez Christine de Pizan ! Il s’agit en effet d’une pensée originale pour son époque. J’en ai entendu parler par « l’histoire des femmes », je ne connais pas le reste de son oeuvre. Celle-ci en tout cas est très lisible, en français moderne.
    Posté par canthilde, 21 février 2008 à 12:45

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