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L’Astrée

21 février 2008
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Lettre U du Challenge ABC 2008

Dans un cadre idyllique, bergères et bergers s’ébattent à travers champs en déclamant des poèmes d’amour. Publiée à partir de 1607, l’Astrée est considérée comme le chef d’œuvre du roman pastoral.

La première impression est celle d’une grande artificialité. Nos deux amoureux, Astrée et Céladon, vivent dans la Gaule mythique du Ve siècle et s’expriment dans la langue châtiée du XVIIe. L’auteur a choisi le cadre de la région du Forez et les paisibles berges de la Lignon, lieu de ses premières amours. C’est la période des invasions barbares, celle d’une société féodale secouée de guerres incessantes. L’introduction de Jean Lafond analyse l’œuvre comme la manifestation d’un besoin de construire une identité française, de retrouver ses racines gauloises, en réaction à l’influence italienne de la Renaissance.

Malgré ces mises en garde et une réticence personnelle envers ces « mièvreries », je me suis rapidement laissée prendre au charme. Il faut dire que le roman joue sur toutes sortes de registres bien différents. Outre les protestations d’amour éternel de Céladon, Silvandre, Tircis et tous leurs amis (je me suis régalée avec les noms !), on trouve moultes histoires enchâssées racontées par leurs rencontres de passage, bergères, nymphes ou dames du plus haut rang. Ces récits se rattachent au roman de chevalerie et sa mise en avant de l’amour courtois, exploitant toutes les figures possibles de la passion.

Ce fut donc en cet âge que le jeune Andrimarte jeta les yeux sur la belle Silviane, et n’étant pas une beauté qui pût être vue par un si bel esprit que le sien sans être aimée, la jugeant la plus accomplie de toutes ses compagnes, il commença de la servir avec des affections enfantines, et à lui en donner les connaissances que tel âge pouvait lui enseigner ; elle, qui ne connaissait pas seulement encore le nom d’amour, recevait tous ces petits services, comme les enfants ont accoutumé de s’en rendre les uns aux autres, sans dessein. Et toutefois, avec le temps, elle commença de les avoir plus agréables de lui que des autres, et, enfin, à ressentir quelque chose qui l’attirait à parler à lui, et à être bien aise qu’il fît plus de cas d’elle que de toutes ses compagnes, sans qu’il y eût encore ni amour ni affection de son côté. Mais, d’autant que tout ainsi que plus on demeure auprès d’un feu, plus aussi en ressent-on la chaleur, de même Andrimarte ne put avoir longuement une si particulière familiarité auprès de Silviane, sans donner commencement aux premières ardeurs de l’amour, et enfin de l’allumer en son âme, de telle sorte que depuis, ni le temps ni les traverses qu’il reçut ne purent jamais l’éteindre. [p. 306-307]

Et puis il y a de belles inventions, telle la fontaine de la Vérité d’Amour, où « par la force des enchantements, l’amant qui s’y regardait voyait celle qu’il aimait ; que s’il était aimé d’elle, il s’y voyait auprès, que si, de fortune, elle en aimait un autre, l’autre y était représenté et non pas lui. » Ou encore les douze tables des lois d’amour, trouvées par notre aimable compagnie champêtre dans un temple dédié à Astrée, que l’inconstant Hylas s’empresse de falsifier, apportant du même coup les principaux éléments comiques du roman. Dans cette débauche de sentiments élevés, les moutons passent le plus souvent à la trappe et ils ne sont mentionnées que deux ou trois fois dans tout le texte !

Honoré d’Urfé (1567-1625) n’a pas terminé son œuvre de son vivant ; elle a été achevée par un autre. C’est une version abrégée qu’on trouve actuellement dans le commerce : on passe ainsi de 5000 à 400 pages ! Si cette édition présente un choix de « livres » entiers, j’ai vraiment eu l’impression d’une histoire amputée quand les dix livres suivants étaient résumés en deux pages. Pas évident de se souvenir des nombreux personnages qu’on n’a pas eu le temps de fréquenter plus longuement, et puis j’étais frustrée de certains passages que le résumé promettait truculents. Bref, j’ai trouvé la sélection plutôt drastique, 1000 pages de texte me semblant un minimum pour apprécier la richesse de l’oeuvre.

En refermant le livre, j’étais enchantée, je souhaitais de tout mon coeur lire un jour l’intégrale de l’Astrée en français moderne, voir même lire d’autres pastorales ! Des effets secondaires auxquels je ne m’attendais pas au moment où je me suis fixée sur ce U-là pour le challenge, contente qu’un livre culte et classique certifé existe pour cette lettre, mais effrayée par l’histoire dans laquelle je m’embarquais. Je me demande si ça se soigne…

Honoré d’Urfé, L’Astrée, Gallimard, 1984, 413 pages.

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2 commentaires leave one →
  1. 9 juillet 2011 22:22

    J’ai lu avec intérêt ton avis sur ce livre qui, je l’avoue, était un titre dans l’histoire de la littérature et vers lequel je ne serais pas allée spontanément.
    Posté par Lune de pluie, 21 février 2008 à 15:16

    Je l’avoue, moi non plus, s’il n’y avait pas eu le challenge ABC ! C’est une bonne occasion d’élargir ma culture littéraire, en tout cas, et jusque là j’ai apprécié presque tous ces classiques. On verra bien ce qu’il en restera…
    Posté par canthilde, 21 février 2008 à 19:36

    Je dois avouer qu’il m’intéresse et me rebute à la fois, car j’aime bien les > comme tu dis, mais l’idée de 400 pages d’histoire d’amour me fait un peu peur (je crains de m’écoeurer) et je me sentirais mal de lire une oeuvre autant amputé.
    Posté par GeishaNellie, 21 février 2008 à 23:29

    C’est 400 pages avec PLUSIEURS histories d’amour ! Le roman présente une suite d’histoires imbriquées, chacune étant très différente. Celle d’Astrée et Céladon n’est que le fil conducteur.
    Posté par canthilde, 22 février 2008 à 19:21

    Chouette une lectrice d’Urfé!!!! J’avais adoré cette lecture en fac! Un vrai régal!
    Posté par katell, 28 février 2008 à 17:42

    Vraiment délicieux, ce roman, mais à titre de lecture personnelle ! Je n’aurais pas aimé le disséquer en cours (c’est aussi pour ça que je n’ai jamais aimé les cours de français au collège et lycée).
    Posté par canthilde, 29 février 2008 à 10:51

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  1. Le Roman comique « Urgonthe

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