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La Curée

28 avril 2008
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Lettre Z du Challenge ABC 2008

Cependant la fortune des Saccard semblait à son apogée. Elle brûlait en plein Paris comme un feu de joie colossal. C’était l’heure où la curée ardente emplit un coin de forêt de l’aboiement des chiens, du claquement des fouets, du flamboiement des torches. Les appétits lâchés se contentaient enfin, dans l’impudence du triomphe, au bruit des quartiers écroulés et des fortunes bâties en six mois. La ville n’était plus qu’une grande débauche de millions et de femmes. Le vice, venu de haut, coulait dans le ruisseau, s’étalait dans les bassins, remontait dans les jets d’eau des jardins, pour retomber sur les toits, en pluie fine et pénétrante. Et il semblait, la nuit, lorsqu’on passait les ponts, que la Seine charriât, au milieu de la ville endormie, les ordures de la cité, miettes tombées de la table, noeuds de dentelle laissés sur les divans, chevelures oubliées dans les fiacres, billets de banque glissés des corsages, tout ce que la brutalité du désir et le contentement immédiat de l’instinct jettent à la rue, après l’avoir brisé et souillé. Alors, dans le sommeil fiévreux de Paris, et mieux encore que dans sa quête haletante du grand jour, on sentait le détraquement cérébral, le cauchemar doré et voluptueux d’une ville folle de son or et de sa chair. [p. 151]

Le passage parle de lui-même… Roman des excès, de la débauche, la Curée est un texte étourdissant, presque nauséeux. Sur le thème de la construction du Paris haussmanien du début des années 1860, il brosse un portait acide de la bourgeoisie corrompue, qui soutient servilement l’Empire après le coup d’état. Les spéculateurs s’arrachent les rues vouées à la démolition et réalisent des bénéfices juteux. C’est ainsi que le douteux Aristide Saccard bâtit sa fortune, après avoir patiemment tissé sa toile à l’Hôtel de ville.

La plus grande partie du roman est cependant consacrée à la liaison sulfureuse qu’entretient son épouse Renée. Rien ne nous est épargné sur ses troubles désirs, symbole de la dégénérescence morale des nantis, avec de nombreuses métaphores sur l’eau stagnante, les plantes de serre, capiteuses, vénéneuses… Pas de doute, c’est bien du Zola, avec ses descriptions incessantes des pièces, des vêtements, l’insistance sur l’or qui « dégouline » du décor. Son style lancinant, répétitif, n’hésite pas à enfoncer le clou (les références théâtrales, écho de l’intrigue du roman) ; il se fait fiévreusement sensuel, sans le moindre terme trivial. Ce deuxième tome de la série des Rougon-Macquart présente des personnages haïssables, uniquement vus sous l’angle du vice et de la folie, et une satire sociale tellement féroce que sa première publication en feuilleton avait été interrompue. Je m’étonne même qu’il ait pu être édité à l’époque !

Emile Zola, La Curée, Garnier-Flammarion,
1970, 313 pages (première édition en 1872).

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One Comment leave one →
  1. 23 août 2011 10:18

    Hmmmm… moi qui ai peur de Zola… je ne pense pas que ce soit le roman pour commencer!!!
    Posté par Karine, 29 avril 2008 à 00:15

    Pourquoi pas un truc « gentil », comme Germinal ? Je plaisante, tous ses livres sont des épreuves qui ne ménagent pas les lecteurs, mais ils sont toujours intéressants. Maintenant que j’y repense, « Au bonheur des dames » pourrait davantage te convenir !
    Posté par canthilde, 29 avril 2008 à 10:32

    Pourquoi pas  » Pauline ou la Joie de vivre »?
    c’est un Zola un peu particulier. Tout n’y est pas rose loin de là, mais l’héroïne est très positive.
    Posté par Dominique, 29 avril 2008 à 22:45

    J’apprécie toujours beaucoup tes commentaires très élaborés, Canthilde. En eux-mêmes ils valent bien une lecture!
    Posté par sybilline, 30 avril 2008 à 12:14

    Dominique : Je n’ai pas lu celui-là. Je sens que tôt ou tard, je vais lire l’intégrale des Rougons-Macquart.

    Sybilline : Ben merci, je vais rougir…
    Posté par canthilde, 01 mai 2008 à 12:06

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