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Le Rêve dans le pavillon rouge

1 mai 2008

Lettre C (bis) du Challenge ABC 2008

Arrivée à la moitié de cet énorme roman, soit tout de même plus de 1500 pages, j’estime avoir suffisamment eu le temps de m’en faire une opinion pour rédiger une note à son sujet.

Avec l’histoire des jeux olympiques de Pékin et, surtout, de la répression au Tibet, je n’étais plus très sûre d’avoir envie de lire un roman chinois. Puis, j’ai réfléchi. Il s’agit, après tout, d’une oeuvre littéraire datant de plus de deux siècles, rien à voir avec la politique actuelle. De plus, ce livre est un véritable hymne à l’oisiveté et à la contemplation, valeurs aussi éloignées que possible de celles du sport ! Et puis, un challenge est un challenge ; j’ai décidé publiquement de m’attaquer à ces « mémoires d’un roc ».

Passées les cinquante premières pages, et la présentation curieuse du roc qui voulait atteindre la transcendance et se voit incarné en jeune homme dans une riche maison, l’histoire commence vraiment. Et quand je dis qu’il faut passer les cinquante premières pages un peu trop ésotériques, c’est que la suite n’a vraiment rien à voir. Il s’agit en effet d’une chronique réaliste de la vie d’une grande maison, avec ses menues tâches quotidiennes, ses mini-drames et les amusements de ses habitants.

Le personnage mis en avant, Jade magique, est un adolescent capricieux, aimant s’entourer de jeunes filles, essayer leurs fards, se divertir et provoquer des querelles. Une ribambelle de cousines et de soubrettes peuple les pavillons alentours, en premier lieu la soeurette Lin au caractère ombrageux, l’autoritaire Grande Soeur Phénix dotée d’un grand sens pratique, ainsi que la douce Grande Soeur Joyau. Quand les chapitres s’enchaînent et narrent les aventures des différentes soubrettes aux noms très proches, on s’y perd un peu mais la confusion ne présente pas un obstacle insurmontable. Les personnages présentent souvent une sensibilité exacerbée et s’enlisent avec détermination dans leurs histoires d’amours contrariées. Les deux jouvenceaux sont sentimentaux au point d’en vomir d’émotion ! C’est tellement plus drôle de souffrir le martyre chacun dans son coin, que de se parler franchement entre la forêt de bambous enchanteurs et le lac aux mille nénuphars…

Au-delà de cette étude psychologique, il s’agit d’une description étonnamment précise de la vie quotidienne dans une grande famille mandchoue : repas, divertissements, cérémonies rythment les journées avec un luxe de détails. Les vêtements et décors sont longuement décrits, ainsi que les livres, instruments d’écriture ou de couture, jusqu’à la composition exacte des médicaments, qui peut surprendre : « Ne parlons que du placenta de premières couches, ou du ginseng à figure humaine avec feuilles, des tortues hexapodes pesant trois cent soixante onces, des grosses racines de la renouée à fleurs multiples, de la chair de la truffe fuling, qui ne pousse qu’au pied des pins vieux d’au moins mille ans, et de bien d’autres remèdes de même catégorie. » [p. 622]

J’ai ressenti une réelle difficulté à saisir tous les symboles culturels. Une bonne partie des allusions poétiques, se référant aux grands poètes, m’ont échappées. Pour autant, je n’ai pas souhaité alourdir ma déjà copieuse lecture par la consultation des notes. Certaines jolies métaphores sexuelles parlaient néanmoins d’elles-mêmes, telles le « nuage d’heureux augure et l’averse de pluie féconde »…

Valeurs et morale affichées peuvent surprendre : l’esclavage est considéré comme normal pour certaines catégories de population. On voit ainsi une soubrette vendue par sa famille, qui préfère rester rester dans la maison de ses maîtres plutôt que de retourner chez les siens, où elle risquerait d’être moins bien traitée. Il est souvent noté que les soubrettes de la maison sont particulièrement bien traitées par rapport à d’autres familles, bien que les coups puissent pleuvoir lorsqu’une dame ou un monsieur sont pris de colère. On assiste à de nombreuses scènes de batifolage entre maîtres et soubrettes ; les amours homosexuelles des adolescents sont évoquées sans pudeur particulière.

Le roman défend les valeurs les plus aristocratiques qui soient. Ainsi, s’il est subliment poétique chez une jeune dame de s’apitoyer sur des fleurs fanées, la même attitude chez une soubrette est considérée comme grotesque. On assiste à un véritable « dîner de conne » avec l’invitation de la rustique Mémé Liu à la table de l’Aïeule, qui donne lieu à de nombreuses moqueries sur son manque de sophistication de la part de l’assemblée.  Il n’y a pas que les noms des personnages qui sont fleuris ; les insultes qu’ils échangent ne sont pas mal non plus. L’auteur joue sur différents registres, avec la même aisance pour les scènes mélancoliques, où les jeunes gens prennent douloureusement conscience du temps qui passe, que pour les crêpages de chignons dans les arrière-cuisines.

Une grande partie du livre est consacrée aux travaux poétiques, selon l’inspiration ponctuelle des personnages ou l’organisation de véritables joutes littéraires, accompagnées de beuveries. Les pages sont parsemées de très nombreux dessins à la composition aussi épurée que parfaite.

Reparlons plutôt du frérot Jade. Depuis son installation dans le parc, son coeur étant satisfait, ses voeux comblés, rien n’était plus pour lui de nature à susciter ses désirs ou provoquer ses convoitises. Il passait ses jours dans la compagnie des Demoiselles et de leurs soubrettes, tantôt s’appliquant à ses lectures de textes ou à ses exercices de calligraphie, tantôt se plaisant à toucher de la cithare horizontale à sept cordes, à peindre ou composer des vers. Il allait jusqu’à calquer et brodes des phénix, participer aux danses et joutes sur l’herbe, se coiffer de fleurs, déclamer ou chanter à mi-voix, décomposer des caractères d’écriture pour en tirer des prédictions, ou jouer à la mourre. Il ne reculait devant aucun divertissement et s’en donnait à coeur joie. C’est ainsi qu’il en vint à composer quelques uns des poèmes qu’il est d’usage de consacrer aux quatre saisons. Bien qu’ils ne puissent passer pour bons, ils ont du moins le mérite de se rapporter à des sentiments sincères et à des paysages réels.

Nuit de printemps

Sous mes rideaux formés de nues,
Et mes couvertures tissues
De vapeurs pourpres du couchant,
J’entends, mais à peine entendues,
A la Cour par-delà les rues,
Des rumeurs de coassements.
Froid plus léger sur l’oreiller !
Croisées d’une averse mouillées !
Printemps de songe, où se révèle
L’image, à mes yeux, d’une belle !
Les pleurs que pleure ma chandelle,
Sur qui, pour qui, les pleure-t-elle ?
Pétale à pétale effeuillées,
Fleurs si tristement endeuillées,
Est-ce à moi que vous en voulez ?
Mes soubrettes, sans fin, caquettent,
Leurs caquets d’enfants trop coquettes,
Oisives et longtemps gâtées.
Lassé même de leurs murmures,
Je vais, enfin, m’en abriter,
Enfoui dans mes couvertures ! [p. 510-511]

Le Hong lou meng (de hong=rouge, lou=pavillon à étages et meng=rêve) fait partie des cinq grands classiques chinois. On pourrait aussi traduire le titre par « le songe au gynécée ». L’introduction nous donne des informations utiles sur l’auteur et le contexte. A l’époque, « la couleur rouge, dont on peignait les riches résidences, symbolise le luxe et le bonheur. Le pavillon rouge désignait les appartements intimes des femmes de grande maison » (alors que le pavillon bleu désigne le quartier des prostituées).

Les Cao étaient une grande famille au XVIIIe siècle, avec la charge d’intendant des soieries impériales de Nankin, associée à celle d’informateur. A la mort de l’empereur Kangxi, les Cao, criblés de dettes, furent destitués du titre d’intendant et leurs biens confisqués. Cao Xueqin (mort vers 1762-63) a donc été élevé dans une famille en déclin, pour passer les dernières années de sa vie dans la misère et l’alcool. Il a consacré dix ans de sa vie à l’écriture de ce roman inachevé, hanté par la nostalgie de sa jeunesse dorée.

Ajout du 8 juillet 2008 : L’amertume est bien plus présente dans le deuxième tome. La sortie de l’adolescence s’annonce difficile pour le flegmatique Jade magique et l’éthérée soeurette Lin. La vie au gynécée n’a rien d’idyllique lorsqu’on l’observe de plus près. Le mariage apparaît comme une déchéance et les femmes sont les grandes perdantes de l’histoire. L’humiliation d’une première épouse face à l’arrivée au foyer d’une rivale se traduit en persécutions impitoyables contre une jeune femme dont le seul tort est d’avoir plu au maître et espéré de meilleures conditions de vie. Une nouvelle mariée malchanceuse n’a plus qu’à subir les mauvais traitements de sa belle-famille sans disposer du moindre recours. Chassées au moindre soupçon de conduite scandaleuse, les soubrettes n’ont d’autre choix que de s’ôter la vie pour ne pas avoir à subir cette déchéance. Intrigues politiques révélant la corruption à tous les niveaux de la société, mariages arrangés en dupant le fiancé récalcitrant sur la véritable identité de sa compagne, le respect forcené des traditions n’empêche pas les injustices et les abus de pouvoir de se produire. Ecrasée par les dettes et les affaires, la grande maison perd son train de vie luxueux et les amies des joutes littéraires d’antan se dispersent peu à peu pour ne plus jamais se revoir.

Cao Xueqin, Le Rêve dans le pavillon rouge, Gallimard, Bibliothèque
de la Pleiade, 1981, tome 1 : 1528 pages, tome 2 : 1588 pages.

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One Comment leave one →
  1. 16 juillet 2011 15:23

    Voilà une critique de grande qualité qui me permet enfin de savoir ce qu’il en est de cet énorme somme romanesque.
    Cette oeuvre semble avoir beaucoup de charme; l’on s’y cultive en apprenant les moeurs et coutumes du temps. En même temps, je serais moi-aussi un peu perdue dans le foisonnement des symboles…
    Posté par Dominique, 01 mai 2008 à 13:44

    Je note ce titre qui m’a l’air passionnant. Merci.
    Posté par Pascal, 01 mai 2008 à 17:42

    Très beau commentaire qui donne envie de tenter l’aventure de ce long roman
    Posté par katell, 02 mai 2008 à 08:50

    Dominique : en effet, c’est une lecture hautement instructive mais avant tout divertissante. Les scènes sont tellement vivantes qu’on passe facilement sur les points obscurs.

    Pascal : Echange de bons procédés !

    Katell : Dans ce cas, prévois trois mois de lecture intensive… ou, comme moi, alterne avec d’autres livres pour ne pas saturer !
    Posté par canthilde, 02 mai 2008 à 18:48

    Je réagis à tes propos du second paragraphe. Je pense que, malgré les évènements au Tibet et plus généralement les problèmes des droits de l’hommme en Chine, il faut lire de la littérature chinoise contemporaine. Je crois que la littérature peut donner une image d’un pays autre que celle véhiculée par les médias. J’ai par exemple dans ma PAL un roman intitulé « Le Rêve du village des Ding » de Yan Lianke. Ce roman a été interdit en Chine parce qu’il a pour sujet la contamination par le virus du sida de donneurs de sang dans une province rurale. Cette interdiction m’a encore plus donnée l’envie de l’acheter. Autre exemple : les romans de Chi Li. Cette auteure est devenu en quelque sorte la portraitiste officielle de l’envers du décor du boom économique chinois.
    Posté par Naina, 02 mai 2008 à 21:34

    Merci pour ces remarques pertinentes. J’en étais arrivée à la même conclusion. On ne peut pas assimiler la vision des artistes à celles des politiciens. D’ailleurs, je note le nom de Chi Li qui aborde des thèmes qui me tiennent à coeur !
    Posté par canthilde, 02 mai 2008 à 23:14

    Merci pour cette présentation qui ne peut manquer d’éveiller l’intérêt pour ce roman fleuve !
    Posté par rose, 07 mai 2008 à 12:24

    C’est bien, ce commentaire, c’est détaillé, c’est fin : on a l’impression d’avoir lu les 1.500 pages. Je pourrais presque en faire un commentaire !
    Posté par Georges F., 08 mai 2008 à 23:25

    Je perçois une pointe d’ironie dans ce commentaire ! C’est dire à quel point je ferais une mauvaise critique littéraire : j’écris des notes dans le même style que le livre commenté.
    Posté par canthilde, 09 mai 2008 à 12:35

    Ta critique est très intéressante, biend étaillée et elle donne envie de s’y plonger, mais j’attends effectivement d’avoir un peu de temps devant moi, et je sors de deux gros pavés donc j’attendrais un peu, mais merci beaucoup pour cette découverte.
    Posté par Elou, 09 mai 2008 à 18:58

    Merci bien. Il vaut mieux avoir envie de se plonger dans un gros bouquin, en effet. D’ailleurs, j’attends quelques temps avant d’attaquer le tome 2 !
    Posté par canthilde, 11 mai 2008 à 22:05

    Non, Canthilde, il n’y a aucune malveillance, je vous rassure. Cette critique était vraiment fine, agréablement détaillée. Vous l’ai-je mieux dit ?
    Posté par Georges F., 12 mai 2008 à 20:38

    Bon, bon, merci beaucoup ! Je trouvais que ma note était très longue. En même temps, un certain nombre de visiteurs me demandaient des détails sur ce livre, je me suis donc dit qu’ils en auraient une vision plus précise ainsi. Ma propre perception intiale était celle d’une histoire complètement éthérée, d’un romantisme un peu niais. Mais j’ai découvert que ce n’était pas ça du tout (même s’il y a bien une histoire divinement romantique au fil des pages), il s’agit d’une chronique de la vie quotidienne, dans les moindres détails. On s’y croirait !
    Posté par canthilde, 12 mai 2008 à 20:47

    Je n’ai pas lu ce livre, mais votre article m’a définitivement convaincu.
    Mais , il faut dire que l’envie m’était d’abord venue avec la lecture des romans policiers de Qiu Xiaolong. Dans tous ses romans il parle du rêve dans le pavillon rouge et le présente comme le livre référence de l’âme chinoise.
    Posté par leunamme, 26 mai 2008 à 13:25

    Ca peut effectivement constituer une lecture utile pour se familiariser avec la civilisation chinoise. Les valeurs et opinions y sont présentées de manière très libre, sans justification, et certaines paraissent bien éloignées des préoccupations actuelles (le respect des traditions, l’esclavage) !
    Posté par canthilde, 26 mai 2008 à 18:23

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