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La Cité des Saints et des Fous

11 septembre 2008

Ce livre inclassable nous initie aux mystères de la ville d’Ambregris, baroque et pourrissante, à travers une série de textes fantaisistes et macabres. On pense à la Nouvelle-Crobuzon de Perdido Street Station, mais VanderMeer fait preuve d’un sens du délire sans comparaison possible.

Dans « Dradin, amoureux », un missionnaire au chômage quitte la jungle pour vérifier à Ambregris l’adage selon lequel l’amour frappe toujours sans crier gare (et les emmerdes, aussi). Nous faisons connaissance avec le Festival du Calmar d’eau douce, carnaval macabre dont il vaut mieux se tenir à bonne distance, et avec les Chapeaux-Gris, créatures champigniennes guère hospitalières. L’humour est corrosif, cohabitant avec l’horreur ; la plupart des histoires constituent une plongée dans l’enfer.

Un usage immodéré des notes de bas de page est fait à partir de la partie intitulée « Guide Hoegbotton de l’Ambregris des premiers temps », un concentré de loufoquerie sous l’apparence d’un essai historique tout à fait sérieux. Comment résister à ce genre de notes de bas de pages :

3. Il me faut ajouter à la note 2 que les informations les plus intéressantes seront uniquement incluses en notes de bas de page, que je m’efforcerai de multiplier au maximum. De plus, les informations évoquées en note seront plus tard développées dans le texte principal, ce qui plongera dans la confusion ceux d’entre vous ayant décidé de ne pas lire les notes de bas de page. Voilà ce qu’il en coûte de tirer un vieil historien du bueau d’enseignant derrière lequel il sommeillait pour le forcer à collaborer à la collection de guides de voyage populaires. [p. 85]

Le thème du culte du calmar à Ambregris est progressivement introduit. A priori, le choix de cet animal comme objet de vénération, d’études académiques et de thème artistique me semblait tout au plus extravagant. Au fil de la lecture, j’ai développé une véritable répulsion pour ces bestioles à tentacules. Le « calmar royal » désigne bien le calmar géant qu’on peut trouver dans les océans, des monstres de plus de dix mètres de long, pesant plusieurs tonnes et dont le seul prédateur naturel est le cachalot ! De quoi me faire passer l’envie de demander un calmar domestique pour Noël. Nous avons donc trente pages de bibliographie concluant la monographie « Le Calmar royal », à ne surtout pas survoler distraitement, au risque de manquer de telles perles :

Rouch, Alain : Messe de chambre pour le Nautilus & Requiem pour le Calmar fantôme blanc : deux partitions liturgiques d’après les modes norien et stangien, Publications Musicales Caille.
(Rien dans le monde ne procure une joie aussi complète que l’écoute du Requiem pour le Calmar fantôme blanc [basé sur le classique de Platerni]. Il est encore plus sublime si on l’écoute au phonographe tout en se détendant sans un petit bassin.)
Rougefouge, Catherine : L’Etrange mais Véridique Histoire de Malfour Blissbane et de son calmar de la peur, Tournefrancq & Obsen.
(Histoires sensationnalistes pour adolescents et adultes impressionnables.)
Rougefouge, Catherine : L’Etrange Histoire de Ronald Busbataye et de ses Sept Calmars de la Mort, Tournefrancq & Obsen.
Rougefouge, Catherine : L’Histoire encore plus étrange de Barlet Gangrène et ses trois Calmars du Destin, Tournefrancq & Obsen.
Rowan, Yann : « Le Calmar comme autre : approche transgressive des dualités hégémoniques », Journal d’herméneutique aquatique, vol. 34, n°1.
Rowan, Yann : « Tentaculon : une approche de la communication homme-calmar », Journal des Etudes sur les Calmars, vol. 52, n°3.
Ruch Alain : Le Calmarologue amateur face au houblon, Editions Tornelain. [p. 70-71]

L’auteur se mettra lui-même en scène dans une petite histoire fantastique sur un auteur dément, poursuivi par sa propre création. Les nombreux personnages d’artistes et d’écrivains lui permettent de régler ses comptes avec le monde littéraire. Enfin, dans les pages finales, que j’apprécie beaucoup, il fait une véritable déclaration d’amour aux polices de caractères utilisées dans l’ouvrage, excepté pour Times New Roman, qui « mêle l’atmosphère grossière d’un bifteck coriace à la structure d’une pomme de terre, son bouquet minéral se combinant à une texture moelleuse », et pour « Machine à écrire de maman », « une police revêche à l’ambiance empreinte de réprimande caustique ». Davantage que pour l’histoire, qui reste assez obscure, tout en reprenant des thèmes très classiques du fantastique, c’est pour ce genre de petits détails que je me suis enthousiasmée. Le roman parvient à rendre palpable un monde imaginaire, à travers des commentaires burlesques sur des oeuvres fantaisistes.

Jeff VanderMeer, La Cité des Saints et des Fous,
Calmann-Lévy, 2006, 238 pages et environ
300 d’annexes (City of Saint  and Madmen, 2002).

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3 commentaires leave one →
  1. 18 août 2011 11:35

    Je partage ton enthousiasme, avec juste une petite réserve:
    ce…. « truc »… n’est techniquement pas un roman. Ni un recueil de nouvelles. Un recueil d’appendices? de tentacules?

    J’ai adoré l’angoisse qui se dégageait de certains textes (l’histoire de l’antiquaire, et celle du peintre, très belle…)
    Posté par Le pendu, 11 septembre 2008 à 12:08

    Un roman doit-il nécessairement être un récit linéaire ?… En effet, certains textes étaient particulièrement angoissants, très durs, comme quoi l’auteur sait jouer de tous les styles, même s’il excelle dans la parodie de l’académisme pompeux.
    Posté par canthilde, 11 septembre 2008 à 12:34
    Ca a l’air bizarre comme j’aime

    Ce livre me laissait perplexe. C’est la première critique que je lis qui me donne envie de m’y essayer.
    Posté par Munin, 12 septembre 2008 à 10:37

    J’ai la ferme intention de le lire! J’adore ces textes un brin, ou totalement barrés!
    Posté par chiffonnette, 14 septembre 2008 à 09:54

    Munin : C’est normal, il me rend toujours perplexe après l’avoir lu ! Mais il fait passer un bon moment, dans des contrées littéraires inconnues.

    Chiffonnette : Comparaison avec Borges et Calvino en quatrième de couverture, pour te donner une idée…
    Posté par canthilde, 15 septembre 2008 à 14:10

    Ouh la, mon intérêt est très vivement éveillé!
    Posté par fashion, 16 septembre 2008 à 19:27

    Fashion : Oh, zut ! je viens d’allonger ta déjà monstrueuse PAL…
    Posté par canthilde, 17 septembre 2008 à 23:29

    Une de mes meilleures lectures de cette année. J’ai eu du mal à m’y mettre, malgré le fabuleux incipit. Et puis, une fois plongée dans l’univers ambregrisien, plus moyen d’en sortir.
    Comme toi, j’ai probablement davantage apprécié les innombrables jeux qu’offre le texte que l’histoire elle-même. Quoique je trouve que VanderMeer a su créer un monde sublime et fascinant.
    Et puis je trouve remarquable que Calman-Lévy publie régulièrement, dans sa collection « Interstices », des transfictions aussi ambitieuses. Je viens d’ailleurs de m’attaquer au très déroutant « La voix du feu », d’Alan Moore, dans la même collection.
    Posté par ekwerkwe, 05 octobre 2008 à 14:01

    Je pense que ce livre ne peut que marquer quand on aime se laisser prendre aux jeux littéraires. C’est l’un des livres les plus drôles, et en même temps des plus macabres, que j’ai lus cette année. Merci pour ces détails sur la collection en question, je m’y pencherai pour de nouvelles idées de lecture. J’attends avec curiosité ta note sur la Voix du feu.
    Posté par canthilde, 05 octobre 2008 à 23:18

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