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Herland and Selected Stories

15 septembre 2008

Charlotte Perkins Gilman (1860-1935) est une figure importante du féminisme américain. Dans ses choix de vie comme dans ses écrits, elle a toujours cherché à sortir du carcan réservé aux femmes, le mariage et la maternité aliénante. Herland est un roman utopique mettant en scène trois jeunes explorateurs avides de découvrir le monde. Lorsqu’ils entendent parler d’une région seulement habitée par des femmes, ils ne peuvent plus réfréner leurs fantasmes. Un pays entier, peuplé de dames à subjuguer ?

Leur expérience sera bien différente de ce qu’ils espéraient, révélant la personnalité de chacun, de façon parfois peu flatteuse. Vandyck, le narrateur, s’adapte facilement et a une curiosité insatiable de sociologue à assouvir. Jeff est très romantique, idéaliste ; pour lui, les femmes sont des anges, leur pays un véritable paradis. Les préjugés de Terry, machiste au dernier degré, ne se satisferont guère d’une société peuplée de femmes intelligentes, robustes et calmes, tout le contraire des beautés frivoles qu’il s’est toujours plu à conquérir. Les déconvenues des aventuriers apparaissent dès le premier contact avec des jeunes filles farceuses qui ont repéré leur avion, que Terry tente d’amadouer avec un colifichet :

« Have to use bait, » grinned Terry. « I don’t know about you fellows, but I came prepared. » He produced from an inner pocket a little box of purple velvet, that opened with a snap—and out of it he drew a long sparkling thing, a necklace of big varicolored stones that would have been worth a million if real ones. He held it up, swung it, glittering in the sun, offered it first to one, then to another, holding it out as far as he could reach toward the girl nearest him. He stood braced in the fork, held firmly by one hand—the other, swinging his bright temptation, reached far out along the bough, but not quite to his full stretch.
She was visibly moved, I noted, hesitated, spoke to her companions. They chattered softly together, one evidently warning her, the other encouraging. Then, softly and slowly, she drew nearer. This was Alima, a tall long-limbed lass, well-knit and evidently both strong and agile. Her eyes were splendid, wide, fearless, as free from suspicion as a child’s who has never been rebuked. Her interest was more that of an intent boy playing a fascinating game than of a girl lured by an ornament.
The others moved a bit farther out, holding firmly, watching. Terry’s smile was irreproachable, but I did not like the look in his eyes—it was like a creature about to spring. I could already see it happen—the dropped necklace, the sudden clutching hand, the girl’s sharp cry as he seized her and drew her in. But it didn’t happen. She made a timid reach with her right hand for the gay swinging thing—he held it a little nearer—then, swift as light, she seized it from him with her left, and dropped on the instant to the bough below. [p. 18]

Inutile de chercher la moindre vraisemblance scientifique dans l’histoire des habitantes de Herland. Elles se sont mises un jour à la parthénogenèse, comme par magie, et parviennent à vivre sur un petit territoire dépourvu de bétail, se nourrissant de céréales et de fruits. Leur culture s’est développée autour du culte de la maternité, laissant de côté toute pulsion sexuelle. Ce point-là m’a pas mal gênée, insinuant qu’il n’existe pas de sexualité en dehors de la reproduction, pas d’érotisme envisageable entre personnes du même sexe ; je me doute que le mot « clitoris » ne devait pas être prononcé souvent en 1915… A titre de comparaison, L’Autre Moitié de l’homme de Joanne Russ, paru en 1975, développait la même idée à l’échelle d’une planète, où les femmes vivaient très bien leur lesbianisme (à part ça, ce roman était assez décousu). Le mérite du livre est de confronter les trois personnages masculins à leurs certitudes concernant la supériorité de leur culture, basée sur la suprématie du sexe masculin. C’est ce qui en fait un véritable manifeste féministe, non dénué de charme malgré ses aspects désuets.

Le reste du livre est constitué de nouvelles, tournant toutes autour du thème de l’émancipation féminine. L’intrigue qui revient le plus souvent met en scène une femme se détournant du mariage et venant à bout de difficultés matérielles pour vivre selon son idéal. Le célèbre texte The Yellow Wallpaper se détache du lot par son pessimisme. Récemment éditée aux éditions Phébus sous le titre La Séquestrée, cette nouvelle nous plonge dans les pensées d’une femme enfermée dans une maison de campagne pour l’été par son mari, estimant que le plus grand calme est nécessaire à sa bonne santé physique et mentale. Elle fixe toute la journée l’horrible papier-peint jaune de la chambre, y découvre des motifs et, bientôt, une forme humaine, essayant de sortir du mur… La progression psychologique est bien racontée mais ce texte est particulièrement oppressant ; l’état d’esprit de l’autrice lorsque son état de jeune mariée dépressive lui valut une interdiction médicale de s’adonner à l’écriture ?

Charlotte Perkins Gilman, Herland and
Selected Stories
, Signet Classic, 1992, 349 pages.

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One Comment leave one →
  1. 14 juillet 2011 17:01

    Ton article sur Herland m’intéresse beaucoup, d’autant plus que je viens de lire « the yellow wallpaper » (http://myloubook.hautetfort.com/archive/2008/09/03/femmes-au-bord-de-la-crise-de-nerfs.html) Sur l’absence de sexualité, plutôt qu’un refus du lesbianisme est-ce que ça ne tiendrait pas au fait qu’à l’époque de l’écriture, il était scandaleux d’évoquer librement la sexualité en soi ? A l’époque, « officiellement » les femmes ne pouvaient l’envisager que dans une perspective de reproduction, d’où l’opprobre placée sur les femmes de « moeurs légères », couchant en dehors du mariage ou avortant. A vrai dire c’est une simple supposition… qu’en penses-tu ?
    Posté par Lou, 17 septembre 2008 à 11:25

    Je pense effectivement qu’on ne pouvait absolument pas parler publiquement de sexualité à l’époque. Enfin, les hommes en parlaient entre eux, bien sûr, il pouvait y avoir des écrivains « sulfureux », mais qu’une femme parle d’érotisme, c’était inconcevable ! A plus forte raison, de saphisme, qui serait pourtant l’évolution logique de la société de Herland. Les habitantes de ce pays ne pensent pas du tout au sexe, elles tombent enceintes toutes seules. Le seul avantage des hommes, pour elles, c’est de tester la reproduction sexuée, pas l’érotisme hétérosexuel.
    J’ai beaucoup aimé sa façon de décrire une société féminine indépendante et harmonieuse, mais cette ignorance totale de la sexualité m’a laissée perplexe. A n’importe quel âge, en couple ou non, une femme a toujours un clitoris ! L’éducation religieuse conditionnait bien les femmes à l’époque de Gilman ; encore maintenant, d’ailleurs…
    Posté par canthilde, 17 septembre 2008 à 23:52

    Je comprends ton point de vue… d’autant plus que malgré l’aspect sociologique du silence de Gilman, j’ai cru comprendre à la lecture de la postface qu’elle avait entretenu des « amitiés féminines » à différentes périodes de sa vie. Elle a notamment fait scandale en confiant son enfant à son ex-époux… qui vivait alors avec une ancienne amie. Gilman lui aurait écrit que dans la formation de ce nouveau couple, ce n’était pas son époux qu’elle regrettait, mais bien son amie. J’imagine qu’en dehors de « l’abandon » de l’enfant, ces relations ont dû également faire scandale. Dans ce cas, il est assez étonnant que cela n’influence pas l’écriture de « Herland ». Au passage, pourquoi avoir choisi ce nom de Herland ? Est-ce indiqué dans le livre ?
    Posté par Lou, 18 septembre 2008 à 19:26

    Voilà une précision intéressante ! Ce que j’avais ressenti, à travers ses textes, c’est le refus du « devoir conjugal » imposé. Il y a une scène comme ça dans Herland où l’un des personnages masculins n’est pas habitué à ce qu’on lui résiste…
    Pour le choix du titre, je crois que ce sont les explorateurs qui donnent ce nom au pays découvert, le pays des femmes, quoi. Mais je ne l’ai pas sous les yeux pour vérifier.
    Posté par canthilde, 20 septembre 2008 à 18:57

    J’avoue que je me suis interrogée à ce sujet en lisant la postface de « la Séquestrée »… (Her)land me fait penser à « Herr » en allemand, ce que je trouve un peu étonnant. Je me dis qu’elle a forcément dû y penser, mais est-ce vraiment voulu ? Que de questions !
    Posté par Lou, 01 octobre 2008 à 13:45

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