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325.000 francs

17 septembre 2008

Bernard Busard a de l’ambition dans la vie : devenir gérant de snack-bar avec la fière Marie-Jeanne ou, à la rigueur, cycliste professionnel. C’est quand même mieux que de finir à la presse à injecter chez Plastoform, le principal employeur de Bionnas, petite ville industrielle dans le Jura.

Busard veut « vivre aujourdhui », ne mettant que des images vagues derrière ce rêve : lui au volant d’une grosse voiture, Marie-Jeanne à ses côtés, enfin sienne… La mesquinerie du personnage le rend peu sympathique. Dès le première chapitre, le montrant acharné à gagner une course de vélo, on sait qu’il est prêt à mettre sa santé en danger pour gagner.

Il lui manque 325.000 francs pour acheter la gérance de son snack-bar. Calculant que la somme représente six mois de travail à l’usine, il se lance à corps perdu dans cette nouvelle course. L’auteur entend dénoncer les dérives du capitalisme. Ses phrases précises dissèquent froidement le travail à la presse. On sent, physiquement, ce que représente cette tâche vide de sens : fabriquer des jouets colorés en plastique à la chaîne. Les thèmes sont tout à fait d’actualité. Les ouvriers ont recours au dopage pour combattre la somnolence induite par la répétitivité des gestes, source d’accidents. On assiste aux luttes syndicales pour l’augmentation des salaires, dédaignées par Bernard qui, assuré de quitter bientôt la ville, poursuit son but individualiste.

Elle sait comme toutes les femmes de Bionnas, que l’homme qui a commencé à travailler à la presse ne quittera plus jamais la presse. Faute de pouvoir augmenter le salaire horaire, il travaillera davantage d’heures. Il commencera par huit heures par jour à l’usine. Puis, pour pouvoir acheter une cuisinière à gaz ou un scooter, il fera des heures supplémentaires chez les artisans qui achètent d’occasion les vieilles presses à injecter. Il travaillera toujours plus longtemps ; il mangera et dormira pour pouvoir travailler ; et rien d’autre jusqu’à la mort. [p. 68]

En creusant un peu, on trouve une dénonciation de l’assignation sociale au sens large. Bernard et Marie-Jeanne sont les produits d’une époque : sous-cultivés, ils n’envisagent leur avenir qu’en termes de consommations matérielles. La place des femmes est souvent évoquée, sous forme de disputes affectueuses entre le narrateur et sa femme Cordélia, révélant un féminisme véhément chez elle, mais restant de l’ordre du privé. Si Marie-Jeanne avait eu accès à la contraception, elle n’aurait pas versé dans cette phobie des relations hors mariage qui scelle le destin de Busard.

Je ne regrette pas cette découverte de Roger Vailland, fréquentant depuis deux ans des gens qui n’ont que son nom à la bouche (ils m’ont eue à l’usure !). Un vif intérêt pour cet auteur engagé du XXe siècle a conduit à la création d’un site lui étant entièrement consacré.

Roger Vailland, 325.000 francs, Editions Corrêa
Buchet-Chastel, 244 pages (première édition en 1955).

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One Comment leave one →
  1. 24 août 2011 09:40

    Non vraiment ça ne me tente pas, bien que son intérêt sociologique soit évident.
    Posté par sybilline, 17 septembre 2008 à 12:12

    Un commentaire qui n’a rien à voir avec le livre : le décor du blog a changé. C’est bien, il sent l’approche de la saison froide.
    Posté par Naina, 17 septembre 2008 à 18:07

    Sybilline : Je comprends que le résumé puisse faire fuir ! Pour ma part, j’ai trouvé ce roman en phase avec l’actualité, notamment certain slogan de campagne présidentielle qui n’en finit pas de faire son chemin…

    Naina : Merci de l’avoir remarqué, j’y ai travaillé une partie de la matinée (et pourtant, la bannière n’est pas très élaborée !). C’est une photo prise pendant mes vacances d’été mais je trouve qu’elle donne une petite ambiance Carpathes du plus bel effet.
    Posté par canthilde, 17 septembre 2008 à 23:57

    C’est un livre lu adolescente que j’avais adoré !
    J’aimerai lire d’autres livres de Roger Vaillant.
    Posté par Alice, 06 octobre 2008 à 20:53

    Tiens, enfin quelqu’un qui connaît ! J’ai l’impression que cet auteur est complètement passé à la trappe pour ma génération et les suivantes, d’ailleurs je ne le connaissais même pas de nom avant que mes amis ne m’en parlent. Il écrit pourtant bien, il est engagé, pose de bonnes questions toujours d’actualité (le dopage dans le sport et au travail, la vie consumériste dépourvue de sens…).
    Posté par canthilde, 08 octobre 2008 à 14:07

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