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Les Ames mortes

1 octobre 2008

Lettre G du Challenge ABC 2008

Un personnage louche parcourt la Russie en vue de conclure un marché avec les propriétaires fonciers. Il se propose d’acheter les morts et les fugitifs sur leur liste de serfs, les déchargeant du même coup de l’obligation de payer les taxes pour eux jusqu’au prochain recensement. « Nous passerons seulement pour la forme un contrat entre nous, comme s’il s’agissait de vivants. » [p. 395]

Ce louable (?) dessein reste longtemps obscur. Le héros, Tchitchikov, est un bon bonimenteur. Il lui répugne d’exposer clairement ses intentions, se lançant dans de longs dialogues absurdes et très drôles pour convaincre le propriétaire de lui céder ses « âmes mortes ». Le système russe paraît bien complexe et l’avantage que compte tirer Tchitchikov de ses transactions bien nébuleux. On se doute qu’il cherchera à réaliser un profit par une opération douteuse, bénéficiant pour le moment du prestige d’être à la tête de plusieurs millieurs d’âmes, et courtisé en tant que tel par les notables locaux.

La première partie des Ames mortes est d’une drôlerie irrésistible. Gogol ambitionnait d’écrire le Don Quichotte russe, ce qu’évoquent très bien les calamiteux serviteurs Pétrouchka et Séliphane, et la petite britchka à ressorts qui transporte Tchitchikov de village en village. Sa plume féroce dévoile les petitesses de chacun, l’arriération des campagnes, le snobisme régnant dans le beau monde. L’auteur balance entre l’amour et la haine pour son pays, avec un grand sens de la dérision :

La ville avait à peine disparu que déjà se déroulait des deux côtés de la route le monotone décor du paysage russe ; taupinières, sapinières, boqueteaux de pins souffreteux, bruyères, troncs d’arbres calcinés et autres ornements du même genre. On rencontrait des villages dont les maisons ressemblaient à des bûches empilées, alignées au cordeau, et en forme d’essuie-mains brodés. Assis sur des bancs devant leurs portes, quelques moujiks en touloupes bâillaient comme à l’accoutumée. Des femmes au visage bouffi, à la robe pincée sous les seins, se penchaient aux fenêtres du premier étage ; à celles du rez-de-chaussée apparaissait un veau ou le groin d’un pourceau. Tableau bien connu. ([p. 38]

L’inachèvement du roman provoque une grande frustration ! Gogol a terminé et publié la première partie, promettant une deuxième qu’il n’a cessé de peaufiner, détruire, réécrire. Ses problèmes dépressifs, sa grande dévotion lui font adopter un ton de plus en plus moral pour les aventures de son héros. Parti d’une idée de son ami Pouchkine, il a fini par faire de ce roman l’oeuvre de sa vie. « L’histoire des Ames mortes, c’est l’histoire de mon âme. »

La fin s’avère décevante. Non seulement elle est inachevée, mais on sent poindre un dénouement en forme de rédemption pour le héros. Gogol était très dévot et ses turpitudes littéraires le préoccupaient de plus en plus ; il supportait mal les critiques et condamnations morales, au point de brûler le manuscrit de la deuxième partie quelques temps avant sa mort. On peut imaginer ce qu’aurait été le roman achevé… et se féliciter d’y avoir échappé.

Voilà pourtant un roman détonant, qui mérite le détour et n’a pas connu le sort prédit par son auteur, se comparant aux autres auteurs à succès :

Un autre sort attend l’écrivain qui ose remuer l’horrible vase des bassesses où s’enlise notre vie, plonger dans l’abîme des natures froides, mesquines, vulgaires – que nous rencontrons à chaque pas au cours de notre pélerinage terrestre parfois si pénible, si amer, – et d’un burin impitoyable met en relief ce que nos yeux indifférents se refusent à voir ! Il ne connaître pas les applaudissements populaires, les larmes de reconnaissance, les élans d’un enthousiasme unanime ; il ne suscitera nulle passion héroïque dans les coeurs de seize ans, ne subira pas la fascination de ses propres accents ; il n’évitera pas enfin le jugement de ses hypocrites et insensibles contemporains, qui traiteront ses chères créations d’écrits méprisables et extravagants, qui lui attribueront les vices de ses héros, lui dénieront tout coeur, toute âme et la flamme divine du talent. [p. 160]

Gogol me semble un auteur intéressant et complexe et je lirai certainement d’autres livres de lui.

Nicolas Gogol, Les Ames mortes, Editions gallimard, 2003,
438 pages (première édition en 1842 pour la première partie).

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One Comment leave one →
  1. 23 août 2011 10:12

    Peut-être que ce n’est alors pas le meilleur Gogol pour commencer… je ne connais absolument pas cet auteur mais bien sûr il fait partie de mes projets de lecture !
    Posté par Lou, 01 octobre 2008 à 13:42

    J’aime bien plusieurs auteurs russes du XIXè mais je n’ai encore jamais lu Gogol. Il faudra que j’y remédie. Je ne suis pas sûre de vouloir commmencer par une oeuvre inachevée.
    Posté par Isil, 01 octobre 2008 à 15:57

    J’ai lu ses nouvelles de Petersbourg, le journal d’un fou et la perspective Nevsky, il y a quelques années maintenant.
    Je me souviens d’avoir beaucoup aimé et de m’être promis de lire d’autres travaux de Gogol.
    Je ne sais pas ce que valent ses romans, mais en tout cas il était très doué pour écrire des nouvelles.
    Posté par Youplala, 01 octobre 2008 à 16:30

    Lou : Ben c’est mon premier Gogol et j’ai adoré, alors ! Il m’a permis d’apprécier le style, l’humour, et la biographie révèle un auteur des plus tordus… Tout pour me plaire !

    Isil : Certains passages m’ont rappelé Anna Karénine, notamment la glorification du travail à la campagne. J’ai l’impression que les romanciers russes du XIXe siècle se sentaient obligés de réfléchir sur « l’âme russe », ce qui leur donne une certaine ampleur. Tu pourras préférer ses nouvelles pour commencer, là tu es sûre qu’elles sont achevées !

    Youplala : Tu me donnes très envie de me pencher sur ses autres oeuvres. A la lecture du roman, on a l’impression qu’il aurait pu écrire quelque chose d’énorme, si seulement il l’avait terminé.
    Posté par canthilde, 01 octobre 2008 à 19:38

    Je ne me suis pas encore beaucoup essayée à la littérature russe mais je pense que ce genre d’auteur pourrait me plaire. A ajouter à ma loooongueee liste!
    Posté par Keltia, 02 octobre 2008 à 17:38

    Je lis ta critique, et je me dis, tiens, c’est vrai, je n’ai jamais lu Gogol. Pourquoi donc? Voilà que tu me donnes envie de le lire.
    Posté par Cleanthe, 02 octobre 2008 à 21:53

    J’ai découvert Gogol avec les Nouvelles de Pétersbourg et j’avais été très agréablement surprise !
    Très tentée donc…
    Posté par kathel, 02 octobre 2008 à 23:20

    Petite parenthèse : Waow, ta nouvelle bannière est superbe!
    Posté par sybilline, 04 octobre 2008 à 23:28

    Keltia : A toi de voir ! On en reparle 300 livres plus tard…

    Cleanthe : C’est vrai que ce n’est pas l’auteur classique le plus mis en avant, par rapport à Tolstoï ou Dostoïevski en tout cas.

    Kathel : Très tentée par les Nouvelles de Pétersbourg, pour ma part !

    Sybilline : Merci beaucoup ! J’ai travaillé dessus avec acharnement. Elle prend un peu de place mais je ne pouvais me résoudre à couper le bout des sapins. En plus, elle met bien dans une ambiance mystérieuse/fantastique.
    Posté par canthilde, 05 octobre 2008 à 23:13

    Je n’ai pas encore lu Anna Karénine qui est sur ma lal. J’ai commencé par Guerre et Paix et là, question « âme russe » et ampleur, j’ai été servie (agréablement). Je préfère un roman inachevé à des nouvelles en fait.

    Je t’ai décerné un prix qui t’attend sur mon blog.
    Posté par Isil, 06 octobre 2008 à 14:38

    Je repasse pour te signaler un tag qui t’attend chez moi !
    Posté par Lou, 06 octobre 2008 à 18:08

    alors là! figure-toi que j’ai ce livre dans une vieille édition depuis des années dans ma bibliothèque. pourtant le titre ne me paraissait pas rès enthousiasmant.. mais avec ce billet, tu piques ma curiosité! a voir donc!
    Posté par choupynette, 07 octobre 2008 à 12:05

    Eh bien réjouis-toi, tu as un très bon livre dans la bibliothèque, dont le contenu n’est pas en apport avec ce que suggère le titre !
    Posté par canthilde, 08 octobre 2008 à 14:08

    me voilà soulagée! ;D
    Posté par choupynette, 08 octobre 2008 à 19:36

    Bonsoir, j’ai lu ce roman, il y a très longtemps. Je me rappelle avoir adoré. C’est un classique à lire et à conseiller. Bonne soirée.
    Posté par dasola, 28 octobre 2008 à 17:54

    Je suis bien d’accord !
    Posté par canthilde, 29 octobre 2008 à 08:01

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