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Où roules-tu, petite pomme ?

17 novembre 2008
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« Me voilà, mon capitaine ! Me reconnaissez-vous ? Lieutenant Vittorin du camp de Tchernaviensk, pavillon numéro 4. En France, on appelle cela du bochisme *, absolument. Pourquoi pâlissez-vous ainsi, Excellence ? Vous ne m’attendiez pas ? Vous pensiez que j’oublierais ? Oh non, je n’ai pas oublié. Comment ? Pochol ? Non, mon capitaine, je reste, j’ai des choses à vous dire. Vous souvenez-vous du lieutenant d’aviation auquel vous avez refusé le traitement dû à un officier, sous prétexte que ses papiers n’étaient pas en règle ? Réfléchissez un peu, vous avez tout votre temps. Comme il refusait d’exécuter le travail à la cantine de la troupe, vous l’avez enfermé dans la cave de la baraque C. Il était malade – une fièvre récalcitrante, un fort accès de malaria -, mais vous l’avez laissé sur sa paillasse de détenu, dans ce trou dégoûtant, à la cave, jusqu’à ce qu’il… C’était un simulateur, n’est-ce pas ? Le médecin du camp n’est pas là pour passer les caprices des prisonniers, avez-vous dit. Il feint, il joue le malade. Il se trouve en parfaite santé*. Le jour de son enterrement, nous avons prêté serment, nous cinq, et maintenant, voyez-vous, le jour de la vengeance est arrivé. Vous ne vous rappelez pas ? Mais vous vous souvenez de moi, n’est-ce pas ? Ce n’est pas un comportement digne d’un officier. En France, on appelle cela… Tiens ! Voilà pour le bochisme*. Et voilà pour l’interruption du courrier, et voilà pour les fouilles au corps et voilà pour… Arrêtez ! Que chezchez-vous ? Le revolver ? C’est inutile, mon capitaine. Ah ! Gricha est là lui aussi. Zdravstvouïté, Gricha ! Mon capitaine, dites à votre serviteur que je n’hésiterai pas à l’abattre s’il fait un seul mouvement. Oui, j’ai pris mes précautions. Vous voulez vous battre avec moi ? Bon. Nous pouvons en discuter. Je vous laisse le choix des armes. Mes témoins… »
Le contrôleur qui passait, la lanterne à la main, se retrouva soudain nez à nez avec un lieutenant d’infanterie planté au beau milieu du couloir, pâle comme la mort, le bras levé et brandissant le poing. Il passa son chemin en secouant la tête, se retourna encore une fois près de la porte et disparut dans le wagon suivant en haussant les épaules. Vittorin retourna dans son coin, légèrement irrité et honteux. [p. 23-24]

[* en français dans le texte]

A peine sortis du camp où ils étaient enfermés pendant la guerre, Vittorin et ses cinq compagnons de captivité décident de se venger de l’officier russe Selioukov. C’est Vittorin qui est désigné pour retourner en Russie dès que possible. Il essaie de reprendre sa vie à Vienne, retrouvant sa famille, sa fiancée, son travail. La vengeance devient une obsession, il rêve éveillé de sa future rencontre avec Selioukov. Il se rend bientôt compte qu’il est le seul du groupe d’anciens prisonniers à y penser sérieusement, les autres ont chassé ces mauvais souvenirs de leur mémoire. Son idée fixe va le mener à travers l’Europe dévastée après la première guerre mondiale, désorganisée avec la révolution russe…

Je comprends pourquoi Leo Perutz est tellement apprécié. Avec un style très sobre, il nous entraîne dans une histoire bien construite, avec des personnages captivants. Si ce roman est dépourvu de la touche fantastique qu’on peut trouver dans Le Cavalier suédois, la quête de Vittorin est palpitante. Même si je m’attendais à la fin, le cheminement intérieur du personnage et les contrées visitées recèlent des surprises. C’était mon premier Perutz et il y en aura d’autres !

Leo Perutz, Où roules-tu, petite pomme ?, Librairie Arthème Fayard,
1989, Le Livre de poche, 247 pages (Wohin rollst du, Äpfelchen ?, 1928).

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One Comment leave one →
  1. 24 août 2011 09:39

    Cet auteur m’intrigue définitivement! Je ne sais pas par quoi je commencerai mais je commencerai un jour, c’est certain!
    Posté par Karine :), 18 novembre 2008 à 01:38

    Tu as vraiment su nous mettre l’eau à la bouche avec les premiers paragraphes, alors j’accroche !
    Posté par GeishaNellie, 18 novembre 2008 à 18:23

    Après avoir lu le superbe « Le Judas de Léonard », ce roman-ci me tente beaucoup…
    Posté par sybilline, 21 novembre 2008 à 18:22

    Karine : Je me suis longtemps dit la même chose. Maintenant, c’est fait !

    GeishaNellie : Contente de t’avoir donné envie de le lire. C’était un bon exemple des monologues intérieurs du héros. Son obsession pour l’officier russe y est bien retranscrite.

    Sybilline : L’ambiance risque d’être complètement différente, ça peut te donner un bon aperçu de la variété des talents de l’auteur. D’après un fan, qui a tout lu, Où roules-tu petite pomme n’est pas son meilleur ; de quoi donner envie de lire les autres car j’ai beaucoup aimé !
    Posté par canthilde, 23 novembre 2008 à 23:54

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