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Chômeurs Academy

1 décembre 2008

Sphericon : la dernière chance pour les chômeurs de longue durée, lassés de tourner en rond. L’organisme, en étroite collaboration avec l’Agence fédérale (l’équivalent de l’ANPE, semble-t-il), prend en charge une cohorte de ces laissés pour compte pendant un trimestre, le temps de les remotiver, améliorer leur technique de recherche d’emploi, leur permettre d’envisager une nouvelle vie. Le tout sans couper leurs allocations. Une vraie aubaine !

A peine arrivés dans un bâtiment rénové d’une friche industrielle, les chômeurs sont priés de se conformer à la discipline de Sphericon : ils sont maintenant des trainees, en apprentissage auprès de trainers. Ils doivent oublier leurs petites vies minables pour embrasser de véritables valeurs positives ; on leur fait d’ailleurs creuser un trou toute une journée, censé représenter la tombe de leurs existences antérieures. Comme toute institution totale, Sphericon commence par effacer l’individualité de ses membres. Cela passe par des noms dynamiques de promotion, des règles de vie commune dignes d’un pensionnat catholique, l’exemple râbaché de stars à prendre pour modèle, politiciens, ingénieurs, anciens trainees aux capacités hors du commun.

Un jour de classe à Sphericon commence à 6h45 du matin et finit à 11 heures du soir – avec des devoirs du soir occasionnels. Le début des cours est à 7h30. S’ensuivent six heures de cours de quarante-cinq minutes, avec des pauses de cinq minutes. Le déjeuner est à 12h30. Suivi d’une phase de régénération : power napping, c’est une courte sieste intensive qui ne dure pas plus de trente minutes, habillé sur la couverture, pas sous la couverture. Puis suit une après-midi de cours de trois heures. Ensuite coffee break à la cafétéria, selon les bonus coins. A 16h30 commence la phase de repos actif. Elle dure jusqu’à 18 heures. La salle télé est ouverte à cette heure-là. On passe la fameuse série « Job Quest ». La plupart des trainees regardent « Job Quest » pendant leur temps libre. Ils sont devant le poste comme électrisés. D’autres trainees préfèrent la version romancée. Ou vont au sous-sol et travaillent aux appareils de gym. On peut aussi aller dehors (après entretien avec le portier). A 18 heures, c’est le repas du soir – à nouveau selon les bonus coins. Ensuite commence le repetitorium, l’automatisation et l’application des matières enseignées dans la journée, seul ou en petits groupes : travail de candidature, travail sur les curriculums et autres travaux. C’est aussi à cette heure-là qu’ont lieu les discussions thérapeutiques avec le psychologue de l’école. A 11 heures du soir, extinction des feux. [p. 33-34]

Encadrés, infantilisés, jugés sur les moindres aspects de leur personnalité, les trainees sont sommés d’adopter les valeurs du monde de l’entreprise, pour leur plus grand bien, naturellement. L’anglais managérial est de rigueur. Les ateliers de recherche d’emploi tournent à la critique impitoyable des CV et, au-delà des vies. « Regardez un peu votre vitae. Comment voulez-vous qu’on s’identifie à une vie pareille ? Qu’on s’emballe pour une vie pareille ? On ne peut même pas avoir pitié. » [p. 52] Dans ce futur proche, la situation de l’emploi n’a fait que se dégrader, il faut donc avoir recours aux méthodes les moins recommandables pour trouver un travail, n’importe lequel. Les trainers enseignent donc l’art de maquiller un CV, ou plutôt de l’asperger de peinture fluo, de tendre l’oreille aux moindres rumeurs, de se méfier des autres (« Careless talks can cost jobs »).

Pas question de penser différemment. Au moindre soupçon d’esprit critique, le bon psychologue est là pour vous faire comprendre à quel point vous êtes malade. On peut aussi passer aux punitions envers les plus récalcitrants en réduisant les rations alimentaires. Un bon trainee fait de la gym, des UV, regarde « Job Quest », raconte son passé de rock star dans son CV à grand renforts de photos convaincantes. Le but de ce conditionnement est suggéré à la fin, et on ne peut que songer que tout ce système est diablement réaliste. Un livre prophétique ?

Joachim Zelter, Chômeurs Academy, Editions Autrement,
2008, 154 pages (Schule der Arbeitslosen, 2006)

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One Comment leave one →
  1. 19 août 2011 12:21

    Je n’avais jamais entendu parler ni de l’auteur ni du roman. Je note.
    Posté par Isil, 01 décembre 2008 à 23:52

    Reste à espérer qu’il n’est pas prophétique, mais y a-t-il encore des illusions à avoir… Bref, je note aussi!
    Posté par chiffonnette, 03 décembre 2008 à 20:01

    Isil : Moi non plus, avant de lire cette note de lecture :
    http://livraire.wordpress.com/2008/09/14/chomeurs-academy-joachim-zelter/ C’est ce genre de romans qu’il faudrait mettre en avant dans les médias, au lieu des romans de rentrée nombrilistes et gonflants. Enfin, peut-être que les médias en parlent, je ne sais pas, je suis un peu coupée de tout, là…

    Chiffonnette : Aucune illusion pour ma part ! L’ANPE se débarasse déjà d’une partie des chômeurs en les envoyant vers des consultants, des coach… De là à imaginer les méthodes décrites dans ce roman (de science-fiction, je le rappelle), il y a de la marge, j’espère.
    Posté par canthilde, 03 décembre 2008 à 21:09

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