Skip to content

Pour des blogs non repérables

19 février 2009

Une forme de récupération de la blogosphère par le marketing me tracasse, depuis plusieurs mois. Je ne parle pas ici des pubs qui s’affichent malencontreusement en bandeau, c’est le prix de la gratuité, qu’on apprend à ignorer. Non, là, je parle bien des contenus. Guidés, orientés, contaminés (classés, récompensés, recensés).

Ca a commencé avec feu mon blog littéraire. Mon blog « my life », tout le monde s’en fout, il n’y a rien à récupérer dedans. Mes critiques de lecture, par contre, intéressent au premier chef le monde de l’édition. Les appels du pied n’ont pas tardé. C’est parfois l’appel à l’aide, assez pitoyable, d’un écrivain incompris :

« Je suis le modeste auteur d’un roman sur les femmes/la guerre/l’amour/la maladie [cocher une à plusieurs réponses] mais la malchance me poursuit, les méchantes maisons d’édition ne veulent pas de moi. Venez donc voir mon site où j’en parle, n’hésitez pas à faire de la pub autour de vous ! »

Et, de plus en plus souvent, des opérations lancées par des sites fédérant des lecteurs ou des librairies, associés à des maisons d’édition, qui se proposent généreusement de m’envoyer des livres gratuitement en échange d’une critique, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Rien n’est gratuit, il ne faut jamais l’oublier ! Je ne vois derrière ces démarches qu’une opération marketing visant à exploiter le média Internet et ses possibilités de « réseau » comme un autre, l’avantage pour elles, et le grand effet pervers pour les utilisateurs, étant que des critiques amateurs produisent bénévolement des publicités qui vont bel et bien alimenter le commerce de la librairie !

Ce que j’ai apprécié dans les blogs littéraire, au début, c’était justement l’indépendance d’esprit de leurs tenancières. Elles n’avaient pas toujours des goûts intéressants, n’exprimaient pas parfaitement leurs préférences pour tel ou tel livre, mais le choix et le ton adopté différaient grandement de ceux des critiques professionnels. J’avais le plaisir de découvrir des auteurs qui m’étaient complètement inconnus, présentés avec passion, humour et désintéressement. Las ! Avec des opérations telles que « Masse critique » de Babelio ou les envois isolés de Chez les filles, on retrouve les mêmes livres partout. Les lectrices sont enchantées de recevoir gratuitement des livres, elles disent même merci et critiquent, parfois méchamment, comme on leur a dit de le faire, ne se rendant pas compte qu’elles participent à l’uniformisation des contenus sur la blogosphère. Tel est du moins le point de vue que j’ai exprimé à une gentille envoyée d’une maison d’édition, cet été, pour me voir répondre que j’étais « à côté de la plaque ». Parano, l’Hermentrude ? Pas si sûr…

Dans le Livres Hebdo n°750 du 17 octobre 2008, p.56, on trouve un court entretien avec Marie-Claude Avignon, auteure de Le Service de presse : missions & stratégies, Editions du Cercle de la Librairie, 2008. Cet ouvrage est un manuel pratique du métier d’attaché de presse, expliquant comment se constituer un fichier et l’organiser, comment rédiger un communiqué ou faire des relances et contenant des réflexions sur les évolutions de cette profession. L’importance des relations humaines est pointée, dans un contexte où la fonction du service de presse est définie par les exigences accrues de rentabilité des entreprises, notamment du secteur de l’édition. Le but est d’obtenir un article, auprès de journalistes ou critiques professionnels, mais on peut voir qu’aucune distinction n’est maintenant faite entre un écrit de professionnel et celui d’un amateur bloggeur :

Q (Anne-Marie Walter) : Quel est le plus grand bouleversement du métier ?

R : Sans aucun doute, le développement des sites et blogs qui sont devenus de véritables plates-formes d’audience et qui risquent de faire de l’ombre aux médias classiques. Pourtant, c’est plus souvent le marketing qui s’empare des blogueurs. L’attaché de presse doit aller vers les internautes influents, du médiatique Pierre Assouline aux blogs de particuliers passionnés de littérature, comme celui de Clara Bel, clairement repéré, celui de Valdebaz ou encore les Jardins d’Hélène… A très court terme, un fichier presse se jugera autant sur ses contacts presse que sur ses contacts web et leurs audiences.

Des blogs « repérés », c’est ce qu’on dit d’un public à cibler pour une publicité, non ? Je ne pense pas que mon blog soit repérable et je m’en félicite. De plus en plus, je me rends compte que je clique plus volontiers sur l’adresse d’un blog littéraire dont j’ignore à l’avance le contenu (Classique ? Space opera en dix volumes ? Manga ? Que va-t-elle bien pouvoir nous dégoter cette fois-là ?), que sur celle d’un blog qui a toutes les chances de tomber sous le charme de l’envoi gratuit d’un roman dont elle n’aurait même pas envisagé l’emprunt, et dont toutes les copines figurant dans ses liens vont emboîter le pas dans les jours qui suivront.

Dans le même numéro, voici le plan de lancement d’un roman :

img001

On crée du « buzz », de la prédiction auto-réalisatrice… Et dans un autre numéro (n° 758, p. 83), un procédé très particulier :

fevrier2009_031

Les blogs dont le contenu est ainsi exploité ont-ils été prévenus ? On voit bien que l’utilisation des blogs et forums est froidement considérée comme une technique marketing comme une autre, jouant sur l’émotion, la proximité d’une lectrice « comme les autres ».

J’en viens à me demander la part de « faux blogs » sur le net, plus exactement la part des blogs faussement amateurs. Qu’est-ce qui empêche un service marketing quelconque d’employer du personnel à l’écriture de billets en apparence enjoués, innocents et spontanés ? Sans aller jusque là, sur quoi repose la valeur d’un classement des blogs par spécialités, sinon sur les capacités de « réseautage » des personnes qui les tiennent ? Parce qu’il y a quand même un bon nombre d’abonnées à la chick lit sur une liste telle que le classement Wikio des blogs littéraires

De même, j’apprécie moyennement l’utilisation des blogs pour des jeux concours permettant de faire gagner des livres. Tout le monde a l’air de bien s’amuser, la blogueuse peut se flatter de son influence monnayable qui lui vaut d’être remarquée par une entreprise. Mais tout ça prend du temps, celui du choix personnel, hasardeux d’une lecture n’attirant pas forcément le plus grand nombre ; le temps de cliquer sur une note pour les habituées du blog, d’en prendre connaissance ; de réfléchir à l’opération, éventuellement d’y participer, puis de recevoir en retour des livres qu’elles liront et critiqueront à la place d’autres, dont personne ne parlera, du coup… Le choix a été influencé, tout le monde est content, sauf moi, qui râle dans mon coin ! 😉 Dans quelques semaines, je tomberai partout sur les mêmes critiques de livres, avec des « merci ! » dans tous les coins, et j’aurai l’impression désagréable d’ouvrir un magazine littéraire en période de rentrée, ce que je voulais justement éviter en me fiant aux blogs pour mes idées de futures lectures. C’est à une récupération pure et simple qu’on assiste, en perdant complètement l’esprit initial, comme le montre la tournure curieuse prise par la Pat’s Fantasy Hotlist : il faut chercher les critiques de lecture personnelles au milieu des jeux et buzzs en tous genres.

Qu’en pensez-vous ? Est-ce que ça ne vaudrait pas le coup de créer un logo à afficher sur son blog, du style « Marketing pas le bienvenu », pour dissuader éditeurs et auteurs de nous relancer jusque sur nos mails ?

Je ne suis pas repérable et je vous emmerde !

Billets récents sur des thèmes proches, notamment sur la récupération des billets de blogs sur les quatrièmes de couvertures des livres en librairie :

http://pagesperso-orange.fr/calounet/humeurs3.htm

http://gilda.typepad.com/traces_et_trajets/2009/02/lart-trop-d%C3%A9velopp%C3%A9-du-copiercoller.html

qui parle de :

http://blongre.hautetfort.com/archive/2009/02/17/plagiaires-silencieux.html

Publicités
One Comment leave one →
  1. 17 juillet 2011 16:24

    Bienvenu dans le monde réel du capitalisme néolibéral, qui comme chacun sait est une machine à récupérer et à marketer. Ne pas s’y plier complètement un effort de résistance continuel…
    Posté par Nicks, 19 février 2009 à 23:47

    Merci d’avoir afficher le lien vers mon billet d’humeur. Je viens d’ajouter un additif en dessous… je n’aime pas la guerre mais encore moins l’esclavagisme.
    Posté par Pascale, 20 février 2009 à 14:28

    A Nicks : Le problème, c’est que l’action offensive est impossible avec cette machine (on ne fait pas le poids !), il ne nous reste que la résistance passive. Pourtant, j’ai envie de continuer à parler de lectures et à voir celles des autres. Mais je ne veux pas qu’on me dicte mes choix sous l’apparence d’une fausse convivialité.

    Pascale : Merci à « Traces et trajets » pour avoir attiré mon attention sur des pratiques éditoriales affligeantes qui, si elles ne sont pas au même niveau de la « chaîne » du livre, suivent bien la même logique. Jamais je n’aurais cru que les éditeurs iraient jusque là !
    Posté par canthilde, 21 février 2009 à 12:41

    Canthilde : un esprit pur dans un monde corrompu… ;-D
    Le grand méchant marketing a encore frappé, tu sais ça n’est pas près de s’arrêter. Tu as raison de protester, après tout même si une voix minoritaire s’élève c’est toujours mieux que de se taire.
    Bises.
    Posté par Lena, 22 février 2009 à 12:36

    en fait les blogs obéissent exactement aux mêmes règles que les autres médias. et les référencements wikio … je m’en méfie itou. Vu comment ça fonctionne pour les blogs dits « de fille », des catégories artificielles sont recrées à l’identique de tout le reste, ce sont aussi des hommes ‘influents’ bien entendu qui organisent le gentil petit troupeau. Faire vivre quelque chose d’indépendant est tout aussi ardu que dans le monde ‘réel’ (
    Posté par Emelire, 24 février 2009 à 14:41

    Lena : Je ne pense pas être un ange incorruptible ! Le comble est quand même de se défier des éditeurs et des auteurs eux-mêmes, alors qu’à la base, on aime lire (mais pas n’importe quoi). Je crois que c’est effectivement important de faire entendre sa petite voix, l’étape supérieure étant le silence, le retrait, pour ne pas être récupérée…

    Emelire : Tu le sens comme ça, toi aussi ? Ces braves troupeaux de fiiilles, qui lisent des livres de fiiilles. C’est rigolo, pas sérieux surtout, et en plus ça fait vendre. Même plus besoin de payer des journalistes de magazines féminins pour propager la bonne parole.
    Posté par canthilde, 24 février 2009 à 21:48

    J’aime beaucoup la manière dont tu dénonces ces pratiques  » marketing ». Et je suis entièrement d’accord.
    J’avais accepté des livres gratuits de  » chez les filles » et, au troisième, j’ai abandonné et je n’ai pas laissé de critique du livre en question, car je me suis rendu compte qu’effectivement je n’aurais même pas eu envie d’emprunter ces bouquins!
    L’édition cherche à exploiter les blogs de plus en plus, et nombre d’entre eux se prêtent au jeu.
    Mais je pense que certains bloggeurs espèrent être embauchés par des organes de presse, se faire rémunérer, et c’est cela qui les motive pour accepter les opérations marketing et adopter les procédures des critiques de magazine.
    Je pense comme toi qu’il existe de faux blogs…
    Posté par dominique, 01 mars 2009 à 18:42

    ah oui je le sens absolument et de + en + fortement comme ça ! Perso j’ai pas envie de courir après eux, après les copinages et classements, échange de pubs, banières et tuti quanti, de toutes façons vu ce que je professe, je me fais pas trop d’illusion ;o))
    Posté par emelire, 03 mars 2009 à 13:34

    Dominique : Merci ! J’aurais pu diffuser largement cette note auprès des lectrices blogueuses que je connais mais, qui sait, certaines auraient pu mal le prendre. Surtout que je n’ai rien contre elle personnellement, je trouve juste leur enthousiasme un peu trop rapide.
    Espérer se faire rémunérer par des organes de presse, c’est nager dans l’illusion la plus totale ! Déjà que les journalistes sont payés au lance-pierre ! Non, ce qui se passe, c’est que les journaux récupèrent sans vergogne les textes publiés sur Internet, sans citer leurs sources (voir les liens que j’ai mis à la fin).

    Emelire : les réseaux sur Internet ont tendance à développer une mentalité de cour d’école (« toi t’es ma copine ! », etc.).
    Posté par canthilde, 08 mars 2009 à 11:10

    L’univers des blogs littéraires devait être un espace de liberté, car, ne devant rien à personne, on décidait soi-même du livre dont on voulait parler et de la manière de le faire, contrairement aux journalistes qui sont contraints par l’organe de presse dont ils dépendent. Mais voilà, certains blogueurs sont moins indépendants qu’auparavant. Ils ont tendance à lire les mêmes livres, cherchent à plaire,veulent qu’on parle d’eux à grande échelle, épluchent leurs statistiques…pourquoi na pas le dire? tout cela a une répercussion sur la qualité des blogs. Et c’est vrai que la presse ne fera pas de cadeaux!
    Posté par dominique, 08 mars 2009 à 12:49

    Ton article est salvateur mais n’aura malheureusement que peu d’impact car les gens sont rarement prêts à entendre qu’ils ont tort! Par ailleurs, il ne faut pas se leurrer la communauté blog a exactement les mêmes travers que la vraie vie: elle se créée ses leaders d’opinion, et son troupeau de petits moutons. J’en ai fait une certaine expérience mais heureusement j’ai passé l’âge où cela m’affectait…
    Posté par La nymphette, 11 mars 2009 à 11:04

    Dominique : « certains blogueurs sont moins indépendants qu’auparavant » : c’est comme ça que je le ressens. Encore un jeu trouvé sur un blog, avec un livre à gagner dont tout le monde se moquerait autrement… Je vais peut-être faire le tri dans mes liens !

    La nymphette : Merci. J’ai essayé de me documenter et de ne pas seulement imposer mon ressenti. Je ne cherche pas à critiquer les blogueuses mais un système, dans lequel il est facile de se complaire.
    Posté par canthilde, 15 mars 2009 à 14:24

    Et la complaisance est, elle, hautement criticable…
    Posté par La nymphette, 14 avril 2009 à 14:03

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :