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Tom Jones

30 mars 2009

Henry Fielding était un petit farceur. Si, dans sa dédicace à l’honorable George Lyttleton, il déclare : « I hope my reader will be convinced, at his very entrance on this work, that he will find in the whole course of it nothing prejudicial to the cause of religion and virtue, nothing inconsistent with the strictest rules of decency, nor which can offend even the chastest eye in the perusal », le livre a pourtant provoqué un scandale dès son apparition en 1749, et a continué à faire des remous jusqu’au XIXe siècle.

Il faut dire que bâtardises, luxure et combats de femmes à seins nus ne faisaient pas précisément dans la dentelle. Si la morale est sauve à la fin, le héros se rend coupable de bien des péchés au cours du roman. Mais l’auteur ne cherche qu’à peindre la nature humaine, et ne peut donc être tenu responsable des turpitudes qu’il ne fait que constater en ce bas monde.

Il prend le prétexte d’un roman d’apprentissage pour délivrer une critique acerbe de l’hypocrisie morale de son époque. Le héros est un enfant trouvé, fruit probable d’amours illicites, que tout le village met sur le dos de Mr Allworthy, qui décide de l’élever comme son fils. Toute la partie sur l’éducation du jeune Tom est une charge contre les valeurs de la bonne société, à travers les personnages impossibles de ses tuteurs, Mr Square le philosophe et Mr Thwackum l’homme d’église. Aucun ne fait preuve de beaucoup de sagesse ni de piété, poussé dans ses derniers retranchements… Pour tout dire, Tom est considéré comme un piètre individu du fait de ses origines honteuses, alors que le neveu légitime de Mr Allworthy, Mr Blifil, est encensé, aussi mesquins que puissent être ses faits et gestes comparés à la grandeur d’âme de Tom (quelque peu diminuée par l’impétuosité de la jeunesse, il est vrai).

Mais voici que les premiers penchants amoureux apparaissent chez le héros, et avec eux le personnage de l’adorable Sophia. Un personnage typique de femme idéale, pour l’époque, belle, douce, sensible, discrète, peu portée sur la contradiction… Un délicieux stratagème amoureux facilite la déclaration des sentiments par l’intermédiaire d’un manchon et d’une servante bavarde. Mais la bêtise et l’aveuglement sont de la partie, les amoureux doivent se séparer. Chassé par son bienfaiteur, Tom commence son périple à travers la verte campagne.

Ici, l’inspiration picaresque de l’auteur apparaît clairement. On retrouve le style narratif de Don Quichotte, surtout avec l’apparition de Partridge, compagnon de voyage plutôt encombrant. Nos deux voyageurs connaissent des mésaventures peu glorieuses dans les auberges, faisant des rencontres les poussant (lentement) dans la voie de la sagesse, notamment la rencontre de l’homme sur la colline. J’avais abandonné à ce moment-là lors de ma première tentative, il y a cinq ou six ans, me sentant peu d’affinité avec le héros aux trop nombreuses imperfections. Celui-ci, bien qu’amoureux et poussant maints soupirs, n’en a pas moins un solide coup de fourchette. Il ne dedaigne jamais une occasion amoureuse, ce qui lui arrive souvent, les femmes le trouvant irrésistible. Sophia, pendant ce temps, brode chastement des mouchoirs…

A la relecture, j’ai beaucoup aimé l’ironie de l’auteur. La structure du roman m’a amusée, avec une préface pour chaque chapitre, où l’auteur exprime ses opinions sur la philosophie, la morale, la religion. Ses remarques sur l’art de la fiction nous mettent au coeur du processus de création. L’auteur s’adresse directement à nous pour nous présenter son travail de construction de l’intrigue, des personnages. Les dialogues sont très vivants. J’ai adoré les disputes entre Mr Western et sa belle-soeur, avec cette réplique qui tue qui, j’ignore au juste pourquoi, m’a provoqué un fou rire à chaque fois : « I’m no rat ! »

C’est un roman truculent, l’équivalent littéraire des tableaux de William Hogarth (comme sur la couverture), auquel Fielding fait souvent allusion.

« You will pardon me, » cries Jones; « but I have always imagined that there is in this very work you mention as great variety as in all the rest; for, besides the difference of inclination, customs and climates have, I am told, introduced the utmost diversity into human nature. »
« Very little indeed, » answered the other: « those who travel in order to acquaint themselves with the different manners of men might spare themselves much pains by going to a carnival at Venice; for there they will see at once all which they can discover in the several courts of Europe. The same hypocrisy, the same fraud; in short, the same follies and vices dressed in different habits. In Spain, these are equipped with much gravity; and in Italy, with vast splendor. In France, a knave is dressed like a fop; and in the northern countries, like a sloven. But human nature is everywhere the same, everywhere the object of detestation and scorn. [p. 405]

Henry Fielding, Tom Jones, Penguin Popular Classics, 1994, 854 pages.

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One Comment leave one →
  1. 16 juillet 2011 15:21

    Voilà un livre que je me promets de lire depuis quelques années sans parvenir à surmonter l’idée de dépassé que j’en ai. Ton billet arrive à point pour me convaincre du contraire, j’espère que je le lirai donc dans un avenir pas trop éloigné ;o)
    Posté par Lilly, 30 mars 2009 à 14:08

    J’ai aussi beaucoup aimé. Je souscris à tout ce que tu en dis. D’ailleurs, j’ai Don Quichotte qui m’attend et je sens que je vais aimer aussi.
    Posté par Isil, 30 mars 2009 à 20:25

    Je note, mais je le lirais en français….
    Posté par freude, 31 mars 2009 à 15:19

    Héhé, je suis présentement en train de le lire et j’apprécie beaucoup ! J’ai trouvé ta note au sujet de ce livre très intéressante, d’ailleurs … En revanche, je le lis en français, je serais bien incapable de suivre en anglais !
    Posté par Nibelheim, 07 avril 2009 à 07:53

    Lilly : Dépassé ? Pas du tout ! J’y ai trouvé une rare liberté de ton. D’ailleurs, je commence à préférer la littérature du XVIIIe à celle du XIXe siècle, beaucoup plus rigide.

    Isil : Alors Don Quichotte, j’ai eu plus de mal, le style littéraire est plus ancien, mais on retrouve le même sens de la farce.

    Freude : Ca vaut peut-être mieux si tu ne le sens pas en VO parce que c’est un pavé et il faut surmonter un passage vers le milieu un peu longuet. J’avoue que j’ai préféré le début et la fin…

    Nibelheim : Heureuse que ça te plaise ! Je crois que je lirai les autres de Fielding, mais quand ?? En fait, je pensais lire Pamela de Richardson et enchaîner avec Shamela, la parodie de Fielding.
    Posté par canthilde, 07 avril 2009 à 23:27

    Je l’ai acheté récemment et je l’ai justement dans ma PAL à Barcelone mais je dois encore repousser cette lecture qui me tente terriblement comme j’ai recu d’un seul coup 5 livres pour la préselection du prix des cinq continents et que je ne vais pas m’en sortir si je commence des pavés comme celui-ci… mais qu’est-ce que cela me tente !
    Posté par Lou, 16 avril 2009 à 18:44

    C’est atrocement alléchant tout ça! Ton résumé me fait penser par certains côté à Lorna Doone, la truculence en plus!
    Posté par chiffonnette, 28 avril 2009 à 21:25

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