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Féerie pour les ténèbres

24 août 2009

Une énigme se pose à l’officieur de justice Obicion, qui enquête sur la mort d’une jeune fille au cadavre atrocement mutilé. Son corps ne contient plus aucun organe naturel, ses os sont en plastique… Toujours à Caquehan, la ville royale, le féeur Estrec de Gourios vertige du haut de son appartement miteux : son esprit explore les profondeurs de la cité, il traverse l’En-Dessous, jusqu’au cœur de la Technole, ce phénomène qui peuple les villes de curieux objets inutiles, de courant électrique, de bâtisses en béton, qui échouent dans les rebuts, immense décharge qui pousse comme une forêt à la lisière de la ville. Ailleurs, à Sponlieux, l’aventureuse Malgasta commet une légère bourde, qui lui vaut d’être chargée d’une mission meurtrière à Caquehan, où dame Plommard, maîtresse d’un féeur depuis longtemps à l’état de spectre, s’est créé des ennemis avec sa magie expérimentale.

Jérôme Noirez, pratiquant la musique médiévale et les romans fantastiques délirants, a inventé ici un monde drôle et horrifiant à la fois. En fait de « féerie », on y trouvera plutôt une sorcellerie vicieuse et des créatures infernales. On y pratique l’art de l’amputation à grande échelle et la magie larvaire. Le paysage est très déroutant, ressemblant à une France d’autrefois dans laquelle pousseraient dans tous les sens des scories de la civilisation industrielle.

Malgasta va au hasard des rues comme dans un labyrinthe, prenant parfois à gauche, parfois à droite, sautant d’une grande avenue à une ruelle étroite, se faufilant entre les murs d’enceinte de riches manoirs, longeant une barre d’immeubles, traversant d’immenses terrains vagues.
Ses narines captent des odeurs contradictoires, crottin de cheval et pot d’échappement, épices et caoutchouc brûlé, rôtisseries et parfums synthétiques. Caquehan offre un paysage complexe où la réalité ancienne se dissout lentement dans les inclusions de la Technole.
Une cheminée en béton armé effrité par le vent et la pluie, transperce une maison à colombage décorée de boiseries, un centre commercial à la coquille rouillée et bosselée soulève des halles couvertes de chaume, une rue autrefois baignée de soleil est à présent un égout malsain à l’ombre d’un échangeur de périphérique qui ne débouche sur rien et sur lequel ont été construites plusieurs maisons, une voie ferrée traverse une cathédrale dont le portail a été agrandi pour pouvoir laisser passer les trains qui amènent les croyants à l’heure de la messe, les cucurbitacées obstinées d’un ancien potager percent le revêtement d’un parking dans lequel on a entassé des carcasses de voitures…
Malgasta ne voit dans tout ceci qu’une vaste folie. [p. 104-105]

Le langage utilisé est des plus réjouissants, plein de trouvailles et de tournures fleuries. On sent un vrai plaisir de jouer avec les mots, à l’image des romans d’Alain Damasio, le seul auteur auquel j’arrive à comparer celui-ci. Les mots inventés sont pittoresques jusque dans la monstruosité. Tous les prénoms valent le détour, ce que j’apprécie tout particulièrement.

− Qui vient ? Qui va ? Et vers quel trépas ?
− C’est Give le palmisuprapède, Meurlon le manquerot, Demion le trancheteste, Dovaut le malbasté, Gournard l’enrasé, Orchil du Ramu, Brouste la fertèle, Ferrandelle la moniote, et Quinette la têtecul.
− Je suis Hinguet, le gai entier. Mais tous ne se sont pas nommés.
− Il y a également Gourgou… Gourgou le jovenet.
− Et Grenotte qui pète et qui rote, complète la petite fille qui ne veut pas qu’on la qualifie d’un sobriquet qu’elle ne comprend pas. [p. 211]

Il serait cependant utile de vous prévenir que ce n’est pas le genre de livres que vous pourrez lire nonchalamment pendant la pause déjeuner. Ça saigne et ça fait mal, c’est vilain et ça pue. On passe beaucoup de temps avec les rioteux, les habitants estropiés de l’En-Dessous, qui adorent découper de l’humain tout en restant très attachants. Esmoignés, fraselés, ou entiers (mais pas franchement humains) gambadent gaiement dans un univers de putréfaction généralisée, en entonnant des refrains peu recommandables. La quatrième de couverture précise « Pour public averti ». C’est maintenant chose faite.

Jérôme Noirez, Féerie pour les ténèbres, Nestiveqnen, 2005, 302 pages.

La trilogie :

Féerie pour les ténèbres
Les Nuits vénéneuses
Le Carnaval des abîmes

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One Comment leave one →
  1. 18 août 2011 11:36

    Depuis le temps que je me dit qu’il faut que je me penche sur Féérie… Je voudrais que le temps s’allonge!
    Posté par chiffonnette, 25 août 2009 à 20:30

    Ca se lit facilement, si ça peut te rassurer. Mais ce n’est pas vraiment l’ambiance que j’attendais, je ne pensais pas que ça allait être aussi… gore. En même temps, c’est très drôle et bien écrit. Il me reste le troisième à lire et je pourrai juger de l’ensemble.
    Posté par canthilde, 30 août 2009 à 13:08

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