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Le Double

27 septembre 2009

Iakov Pétrovitch Goliadkine, personnage parfaitement insignifiant, s’avise un beau jour qu’un individu parfaitement semblable à lui, portant qui plus est le même nom, se retrouve sans cesse sur son chemin. Le voilà, ce Goliadkine cadet, prêt à lui piquer sa place au travail ! N’est-il pas plus intelligent, astucieux, productif que le pitoyable Goliadkine aîné, tout juste bon à gémir sous les regards de plus en plus réprobateurs de son entourage ?

Dans son deuxième roman, mal accueilli à sa sortie, Dostoïevski dépeint un monde de petits fonctionnaires obséquieux, fort attachés à respecter une étiquette dont la transgression leur coûterait la mort sociale sur le champ. Entre démarches, va et vient, audaces et remords, humiliations publiques, le héros parvient si bien à nous perdre qu’on n’est plus très sûre de se trouver face à un cas de paranoïa ou bien dans une histoire fantastique bien menée. Le texte m’a semblé parfois indigeste, avec la reprise incessante de la désignation du héros par « Monsieur Goliadkine ». Mais j’ai beaucoup aimé le thème, qui trouvait une brillante explication démoniaque dans l’épisode 3 de la saison 5 de Buffy.

L’hébétude de Monsieur Goliadkine dura-t-elle peu, dura-t-elle longtemps, y resta-t-il longtemps assis, sur sa borne de trottoir – je ne peux pas le dire, toujours est-il que, reprenant enfin un petit peu ses esprits, il se lança soudain dans une course folle, il courut aussi vite qu’il le pouvait ; il n’avait plus de souffle ; il trébucha deux fois, faillit tomber – et, dans cette circonstance, c’est le second soulier de Monsieur Goliadkine qui devint orphelin, lui aussi lâché par son caoutchouc. Enfin, Monsieur Goliadkine ralentit un peu, pour reprendre son souffle, regarda hâtivement autour de lui et découvrit qu’il avait déjà parcouru, sans même le remarquer, tout son chemin le long de la Fontanka, avait traversé le pont Anitchkov, passé une partie du Nevski, et se tenait à l’angle du Litéïny. Monsieur Goliadkine tourna dans le Litéïny. Sa situation à cet instant ressemblait à celle d’un homme qui se tient au bord d’un gouffre terrifiant, quand la terre s’ouvre sous lui, qu’elle se casse déjà, bouge, tressaille une dernière fois, tombe, l’entraîne dans l’abîme, et pourtant, le malheureux n’a pas la force ni l’esprit assez ferme pour bondir en arrière, pour détourner les yeux de ce gouffre béant ; le précipice l’entraîne et, pour finir, il y saute lui-même, accélérant encore la minute de sa mort. [p. 82-83]

Fédor Dostoïevski, Le Double, Actes Sud, 1998, 277 pages. (Dvoïnik, 1846).

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