Skip to content

Les Pauvres gens

8 octobre 2009
tags:

Le premier roman de Dostoïevski est une amourette épistolaire entre deux ratés, miséreux et asociaux. Inutile de compter sur le moindre romantisme de sa part, cela va de soi. Si l’un des protagonistes en vient à s’épancher sur ses sentiments, le reste de la lettre nous rappelle bientôt le minable de sa situation et l’extrême improbabilité que les penchants de son cœur trouvent leur pleine satisfaction dans ce monde cruel.

Varvara Alexeïevna et Makar Dévouchkine n’ont guère eu de chance dans la vie et n’ont rien arrangé par leur caractère ombrageux. On ignore comment ils se sont rencontrés, au juste, pour tisser ces liens amicaux ténus face à leur existence tourmentée. Le plus émouvant est peut-être de les voir s’illusionner sur eux-mêmes, repeindre leur passé de couleurs un peu plus riantes, tout en taisant à l’autre certains événements significatifs du présent, par pudeur, fierté ou pitié.

Les lettres de Makar rendent la lecture pénible par moments, avec ses rafales de « mon cœur, mon âme, ma petite colombe ! ». Ce personnage complexe annonce déjà celui du Double. Varvara a davantage la tête sur les épaules, ce qui ne l’empêche pas de ruminer sur la période la plus heureuse de sa vie.

Je fus saisie d’une idée étrange, et, en même temps, ce fut une sorte de sentiment de dépit des plus désagréables qui s’empara de moi. Il me sembla que mon amitié, mon cœur aimant, ne lui suffiraient jamais. Il était savant, et, moi, j’étais bête et je ne savais rien, je n’avais rien lu, pas un seul livre… Là, je lançai un regard envieux vers les longues étagères qui croulaient sous les livres. Je fus prise de dépit, d’angoisse, d’une sorte de furie. Je voulus, et je décidai sur-le-champ de lire ses livres, tous ses livres, et le plus vite possible. Je ne sais pas, peut-être me disais-je qu’après avoir appris tout ce qu’il savait, je serais plus digne de son amitié. Je me précipitai vers la première étagère ; sans réfléchir, dans mon élan, je saisis le premier livre venu, un vieux tome empoussiéré, et, rougissant, pâlissant, tremblant d’émotion et de peur, je rapportai chez moi le livre volé, résolue à le lire pendant la nuit, à la lumière de la veilleuse, une fois que maman se serait endormie. [p. 62]

Fédor Dostoïevski, Les pauvres gens,
Actes Sud, 2001, 259 p. [Bednyé lioudi, 1846].

Publicités
No comments yet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :