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Œil pour œil

7 mars 2010

A la mort de son unique héritier, le vieux comte de Scroope tient à léguer son titre et son manoir à l’aîné de ses neveux, Fred Neville. Celui-ci présente toutes sortes de qualité, telles qu’une belle mine, une silhouette bien tournée, une santé florissante, mais aussi certains défauts fâcheux, tels qu’un goût immodéré pour la chasse, une franchise de ton frisant la vulgarité et un intérêt bien plus grand pour sa carrière militaire que pour les obligations liées à Scroope Manor. Il insiste pour rejoindre son régiment en Irlande pendant encore une année où, en plus de la chasse au phoque, l’attirent les beaux yeux d’une jeune fille vivant avec sa mère sur un coin de falaise isolé.

J’ai eu du mal à me dire que je lisais du Trollope, au début. D’abord, le livre faisait moins de 900 pages. Ensuite, l’intrigue romanesque, avec des personnages mystérieux, me rappelait plutôt Wilkie Collins. Pourtant, j’ai bien retrouvé mon auteur fétiche dans la description ironique de l’étiquette des Scroope. Outre l’objection religieuse et financière à une mésalliance avec une pauvre Irlandaise, c’est une qualité particulière qui manque aux yeux du comte et de la comtesse pour accueillir Kate O’Hara dans leur famille.

On lui demandait très peu de chose. Il n’était pas obligé d’épouser une héritière. Toutefois, une héritière lui était destinée et se trouverait là, à sa disposition, à Noël ; une héritière, belle, bien née, digne de respect et pieuse aussi. Mais on ne lui demandait pas d’épouser Sophie Mellerby. Il était libre de choisir lui-même ; il y avait d’autres jeunes femme bien nées par le monde – des petites filles de duchesse en abondance ! Mais il fallait qu’il épousât une lady, et qu’elle soit au moins protestante. [p. 28]

L’auteur choisit un héros peu sympathique. Il analyse avec une finesse, rare chez un auteur masculin, toute l’arrogance et le dédain, mêlés à un sincère désir, qui peuvent habiter un jeune homme de bonne famille envers celle qu’il considère comme sa « proie ».

N’avait-il pas été imprudent ? On peut dire à sa décharge qu’il n’avait pas un seul instant pensé à tromper la jeune fille. Il l’aimait trop profondément. Il l’aimait – peut-être pas comme elle, car il avait pour distraire son esprit beaucoup d’autres choses dans la vie ; elle n’avait que lui. Il était son dieu. Pour lui, elle n’était que la plus douce jeune fille qu’il ait jamais rencontrée et elle avait ce charme particulier de n’appartenir qu’à lui seul. [p. 77]

Le plus impressionnant est son analyse dénuée d’hypocrisie sur le double code moral régnant dans l’Angleterre victorienne. La concrétisation d’une saine attirance entre deux jeunes gens ne peut déboucher que sur le déshonneur, en dehors du mariage. Mais, si l’on concède à l’homme la possibilité de faire des erreurs (une petite « aventure de jeunesse »), la femme est instantanément considérée comme un rebut et ne peut attendre nul soutien ni compréhension.

Il y a des femmes qui, dans un cas désastreux comme celui qui sévissait en ce moment à Ardkill, estimait toujours que la femme doit être punie comme étant la coupable et que l’homme doit être aidé. La dureté de cœur de telles femmes, qui, dans d’autres circonstances, peuvent être douces et tendres, est une des bizarreries de notre sociétés. Il semble qu’un trait soit tracé – un trait entourant toutes les femmes -, hélas, à peine plus qu’une ligne – et qu’une femme ne peut dépasser ou plutôt être sue avoir dépassé sans perdre le droit à cette appellation parmi celles de son sexe. [p. 172]

Sur le thème ô combien ressassé de la jeune fille pauvre séduite et abandonnée, l’auteur offre donc quelques réflexions d’une grande pertinence sur la répression sexuelle et le cadre étroit de la condition féminine. Le tout serti dans un thriller qui prend à la gorge jusqu’aux dernières pages !

Anthony Trollope, Œil pour œil, Ed. Ombres,
1999, 217 p. (An Eye for an Eye, 1879).

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