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Dans la dèche à Paris et à Londres

2 mai 2010

Avant d’être un auteur culte, George Orwell a bien galéré et raconte ici sa déchéance sociale. Gagnant sa vie à Paris avec des leçons d’anglais, il s’aperçoit bientôt qu’il n’a plus que quelque sous en poche et se met en quête d’un emploi. La recherche n’étant guère concluante, c’est bientôt la famine, endurée dans une chambre envahie par les punaises, que la compagnie d’un ami tout aussi fauché rend à peine plus supportable. Il trouve enfin une place de plongeur dans un hôtel et, tout en regrettant de ne pas avoir la plume de Zola pour décrire le fonctionnement de cet établissement aux cuisines infernales, il se lance dans une sorte d’analyse sociologique qui lui permet de prendre du recul face à sa situation.

Il remarque un véritable système de castes parmi les métiers de l’hôtel, une fierté d’être assez dur pour pouvoir accomplir ces tâches serviles, « le genre de travail que l’on confierait volontiers à des femmes, si celles-ci étaient assez résistantes pour le faire. » (p. 106) Les conditions d’hygiène sont effroyables, typiquement françaises selon lui : « En résumé, plus on paie cher et plus on ingurgite de sueur et de salive en même temps que le plat commandé. » (p. 109) Ses réflexions le font conclure que « le plongeur est un des esclaves du monde moderne ».

Il y a en ce moment à Paris des hommes pourvus de diplômes universitaires qui récurent des assiettes dix à quinze heures par jour. Et l’on ne saurait dire que c’est pure paresse de leur part, car un fainéant ne peut pas faire le travail d’un plongeur. Ils se sont simplement trouvés pris dans un engrenage qui annihile toute pensée. Si les plongeurs pensaient un tant soit peu, il y a belle lurette qu’ils auraient formé un syndicat et se seraient mis en grève pour obtenir un statut plus décent. Mais ils ne pensent pas, parce qu’ils n’ont jamais eu un moment à eux pour le faire. La vie qu’ils mènent a fait d’eux des esclaves. (p. 159)

On peut dire que cette réflexion est toujours valable aujourd’hui pour certaines catégories de salariés : employés de fast-food, téléopérateurs… Cet état est nécessaire à la perpétuation d’un luxe trompeur.

Un hôtel chic, c’est avant tout un endroit où cent personnes abattent un travail de forçat pour que deux cent nantis puissent payer, à un tarif exorbitant, des services dont ils n’ont pas réellement besoin. (p. 162)

De retour en Angleterre, « un pays fort agréable, à condition de ne pas être pauvre », il connaît là aussi un temps la misère et se traîne d’asiles en asiles, où il croise de pauvres hères, « misérables déchets d’humanité », ainsi que quelques représentants des petits métiers des rues. Il porte sur ses errances londoniennes le même regard critique que sur ses petits boulots parisiens. Il pointe l’hypocrisie sociale, l’obligation de supporter des sermons pour avoir droit à une tartine, l’interdiction de dormir deux nuits de suite au même endroit, qui transforme les pauvres en vagabonds.

Dans l’état actuel de la loi, si vous abordez un passant et lui demandez s’il n’a pas deux pences pour vous dépanner, ce passant peut appeler un agent qui vous mettre sept jours au bloc pour mendicité. Mais si vous cassez les oreilles de vos contemporains en chantant « Plus près de Toi mon Dieu », ou tracez quelques gribouillis à la craie sur un trottoir, ou encore si vous vous promenez avec un plateau chargé de boîtes d’allumettes – bref, si vous vous muez en casse-pieds patenté -, on considère que vous vous livrez à une activité licite, et donc que vous n’êtes pas un mendiant. La vente des allumettes dans la rue et le chant de cantiques sur le trottoir sont tout simplement des délits permis par la loi. » (p. 235)

Le constat est désespérant, sans chercher à nous tirer des larmes. Le jeune homme parvient à s’en sortir mais n’oubliera jamais les rencontres faites dans ses pires moments d’infortune.

George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres, 10/18,
1982, 291 p. [Down and Out in Paris and London, 1933].

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One Comment leave one →
  1. 17 août 2011 10:52

    J’avais envie de lire ce livre et ton avis le confirme. Ton passage sur les asiles en Angleterre me rappelle fortement ma lecture du « Peuple d’en-bas » de Jack London, qui décrivait presque la même situation 30 ans auparavant.
    Posté par Isil, 08 juin 2010 à 21:09

    Ah, Jack London, je sais que nos chemins se croiseront un jour ! Si j’ai lu celui-ci, c’est parce qu’on le citait souvent en commentaire du Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, que je vais lire très prochainement. J’ai d’ailleurs envie de lire d’autres choses sur le travail précaire, le chômage, des écrits militants.
    Posté par canthilde, 11 juin 2010 à 21:36

    J’ai repéré ce titre, « Travail et pauvreté à Londres au milieu du XIXe siècle » d’Henry Mayhew. Je sais aussi que McLiam Wilson a écrit « Les dépossédés » sur l’Irlande des années 1990. Je n’ai lu aucun des deux.
    Posté par Isil, 11 juin 2010 à 23:58

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