Skip to content

Comment devenir un brillant écrivain

27 mai 2010

J’ai découvert Aloysisus Chabossot par l’intermédiaire de son blog Comment écrire un roman il y a quelques années. J’ai donc sauté sur l’occasion de profiter de son humour dévastateur imprimé sur du bon vieux papier, parce que c’est quand même plus pratique à lire dans le métro qu’Internet, avant que 95 % de la population ne soit équipée de truc-pad.

Le titre de cet ouvrage passionnant pourrait plutôt être « Comment devenir un célèbre écrivain français contemporain », tant ses références se concentrent sur le petit cénacle des auteurs médiatiques qui passent à la télé. Vous n’y apprendrez donc pas comment devenir un tragédien antique maudit. On peut en fait prendre ce livre à plusieurs niveaux : pris à la lettre, il fourmille en effet de conseils aux « écrivains en devenir », piaffant d’impatience à l’idée d’être édités. Mais à y regarder de plus près, il constitue un pamphlet corrosif sur le champ littéraire actuel, dont l’auteur, dont on ignore la véritable identité (oui, ce nom est un pseudonyme, comme c’est décevant !) se fait le pourfendeur indigné.

Que peut-on dire à un aspirant écrivain, à part d’écrire ? Devenir écrivain suppose en fait un peu plus de professionnalisme que le simple fait de s’adonner à sa passion pour l’écriture. Il faut de la méthode, tente de nous convaincre l’auteur. Cela commence par un mode de vie approprié, avec comme configuration optimale : être « seul(e), au chômage, sans distraction et à la rue. » (p. 30) Ne pas hésiter à divorcer, jeter sa télé, déménager… Il faut se donner les moyens de ses ambitions.

Il faut être conscient d’une réalité douloureuse : les maisons d’édition n’en ont rien à faire de vous, elles reçoivent des milliers de manuscrits chaque année. A moins d’être people, vos écrits n’intéresseront personne ; dans le meilleur des cas, ses trois premières pages seront parcourues avant qu’il ne finisse à la poubelle. « Que les choses soient claires : votre vie n’intéresse personne. Tout simplement parce que vous n’êtes personne. » (p. 51)

Il est alors temps de s’attarder sur des détails techniques fâcheux si on tient vraiment à faire éditer sa prose : trouver un sujet, délimiter le genre, structurer le récit. Sont ici convoqués des exemples d’écrivains à suivre, tels que Guillaume Musso (le lynchage commence). L’essentiel est de sortir de la vision romantique française selon laquelle l’écriture ne s’apprend pas, alors que des formations solides sont dispensées aux États-Unis.

« La France est une vieille nation de littérature qui s’est forgé au cours des siècles une image mythique de la création littéraire reposant avant tout sur le don, l’inspiration. En conséquence, tout ce qui touche à la technique paraît un peu suspect : elle ne servirait à rien, si ce n’est à étouffer l’élan créateur du romancier en lui imposant des cadres stricts de narration. Résultat : bon nombre d’apprentis écrivains se postent devant leur page blanche et se lancent dans une écriture quasi automatique sans autre forme de préparation. La simple vue des pages qui se noircissent et s’amoncellent suffit à leur bonheur ; la preuve est là : ils ont le don, ils sont écrivains. A la lecture, on s’en doute, le résultat est loin d’être aussi enthousiasmant. » (p. 99-100)

D’après les exemples auxquels il se réfère fréquemment, on est en droit de croire qu’il juge de cette manière la plus grande partie de la production littéraire actuelle (mais comment faire autrement ?). Sa manière de démolir un écrivain en une seule phrase lapidaire est particulièrement réjouissante. De manière générale, j’adore son humour pince-sans-rire.

Les derniers chapitres donnent quelques précisions sur le monde de l’édition, avec des conseils empreints de bon sens pour ne pas tomber dans le piège de l’édition à compte d’auteur. Rien n’est nouveau par rapport au contenu du blog mais on a ici une synthèse bien pratique à garder sous la main si vraiment, on tient à devenir un brillant écrivain. Passé le fou rire à la lecture, il faut s’empresser d’oublier ce livre si on est sincèrement intéressée par l’écriture.

Aloysius Chabossot, Comment devenir un brillant
écrivain
alors que rien (mais rien) ne vous y prédispose,
Ed. Milan, 2007 261 p.

Publicités
One Comment leave one →
  1. 15 août 2011 16:00

    Hélàs, nous y sommes…

    Il y deux jours, j’entrouvrais par hasard dans une librairie de Foix les pages du dernier ouvrage d’Anna Gavalda ou celles du dernier opus anecdotique de l’inénarrable David Foenkinoos : je relâche ces bouquins au bout de trois lignes d’un style toujours aussi banal, plat, vulgaire, foncièrement inintéressant pour moi… Ou aurais-je des goûts désormais démodés ?

    Avouons qu’en France la puissance de feu des paralittérateurs a fini par tuer la Littérature… et Julien Gracq s’est éteint… Philippe Claudel tente de poursuire en solitaire l’aventure du lyrisme et de l’exigence…

    Endogamie profonde de ces mafias… le mauvais goût grandissant… « comités de lecture » en carton-pâte… écrivaillons devenus pipôls (Amélie-Nothomb-au-chapeau-cloche) mêlés à pipôls écrivaillonnants… tout ce petit monde finit par confluer et s’auto-reproduire à l’infini…

    « La littérature à l’estomac » (Julien Gracq, 1949, éd. José Corti) était bien un lire prophétique…

    Amitié !!!
    Posté par dourvac’h, 02 juin 2011 à 13:04

    « (…) tente de poursuivre (…) « …

    Il est par ailleurs inquiétant que ton article n’ait pas été commenté jusqu’à présent… comme si la pilule était avalée désormais en cette (trop) « veille nation de littérature »… le tour de passe-passe accompli… et tout le monde devenu aveugle ou gravement inattentif…

    Amitié et RESISTANCE !!!
    Posté par dourvac’h, 02 juin 2011 à 13:10

    « d’un style toujours aussi banal, plat, vulgaire, foncièrement inintéressant pour moi » : Le problème, c’est que beaucoup de gens croient que c’est ça, la littérature. Ils se satisfont d’histoires pleines de sentiments, auxquelles ils peuvent s’identifier et n’en demandent pas plus. Les cours de français dégoûtent des générations entières des auteurs classiques, aussi. C’était mon cas, je n’ai donc pas fait d’études littéraires et peux ainsi apprécier les auteurs en dehors de tout débat académique, qui évacue le plaisir de la lecture.
    Et si mon article n’avait encore jamais été commenté, c’est parce que mon blog reste confidentiel et n’attire pas les foules !
    Posté par canthilde, 03 juin 2011 à 10:41

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :