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Titus d’Enfer

19 juin 2010

Un château gigantesque et lugubre, à moitié en ruine. Un Lord mélancolique, dont on ne sait trop s’il déprime à cause de l’étiquette qui fixe ses moindres déplacements ou si c’est cette même étiquette qui, le distrayant de ses pensées taciturnes, le détourne de penchants morbides. Une comtesse énorme, entourée d’une marée de chats, dont les cheveux rouges sont arrangés de façon à former des nids pour ses amis ailés. Une adolescente fantasque, rêvassant à la fenêtre d’un grenier dans sa robe cramoisie. Tel est le tableau saisissant formé par la famille de l’actuel comte d’Enfer, régnant sur Gormenghast.

L’unique événement depuis des années survient : la comtesse accouche d’un garçon, l’héritier ! Différents rouages s’enclenchent alors. Grisamer, maître du rituel, a fort à faire pour organiser convenablement les cérémonies d’usage. Nannie Glu, gouvernante sénile, ose sortir de l’enceinte du château pour requérir les services d’une nourrice dans le village de sculpteurs, au pied des murs de celui-ci. Le docteur Salprune peut faire quotidiennement la démonstration de son talent. Pendant ce temps, un marmiton s’échappe des cuisines de l’odieux cuisinier, bien décidé à s’élever dans la hiérarchie…

– Aujourd’hui, j’ai vu une grande cour de pierre grise au milieu des nuages. Un champ immense. Personne n’y va jamais. Sauf un héron. Aujourd’hui, j’ai vu un arbre qui sortait d’un mur, et des gens qui marchaient sur l’arbre, loin au-dessus du sol. J’ai vu le visage d’un poète dans une fenêtre noire. Mais l’immense cour de pierre perdue dans les nuages est ce que vous auriez préféré. C’est un endroit merveilleux pour se distraire… et pour rêver – il enchaîna aussitôt, sentant qu’il serait dangereux de s’arrêter : Aujourd’hui, j’ai vu un cheval nager au sommet d’une tour. J’ai vu un million de tours. Et des nuages, la nuit dernière. J’avais froid. Mon corps était comme de la glace. Je n’avais rien à manger et je ne pouvais pas dormir. (p. 164)

On met du temps à rentrer dans ce roman, au moins cinquante pages. Ensuite, on est happée par les multiples intrigues, l’humour souvent noir, les détails farfelus qui valent souvent à la trilogie d’être classée en fantasy, malgré l’absence de magie ou de créatures fantastiques. Chaque personnage est atteint d’une forme de folie particulière et d’un tic de langage bien à lui, savoureux à la lecture. On découvre avec ébahissement les rites absurdes en l’honneur d’un nourrisson, dont les réactions instinctives semblent parfaitement incongrues au milieu des règles immémoriales qui déterminent, à la seconde près, l’emploi du temps des habitants du château.

Le château est un personnage à part entière. On a parfois la forte impression que les différentes pièces qui le composent mènent une vie propre, de temps en temps troublée par les êtres humains faisant office de pâles figurants. « Elles avaient plus l’air d’un mur regardant un homme que d’un être humain regardant un mur.  » (p. 221) Au milieu de personnages momifiés dans leurs habitudes, quelques intrigants se détachent du lot et menacent l’ordre par leurs passions tumultueuses : ambition, pulsions meurtrières, besoin d’affection. Un début de trilogie fracassant.

Mervyn Peake, Titus d’Enfer, Ed. Phébus, 1998, 502 p. (Titus Groan, 1959).

Trilogie « Gormenghast » :
Titus d’Enfer
Gormenghast
Titus errant

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