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Miss Mackenzie

3 juillet 2010

Margaret Mackenzie n’aurait pas du connaître de sort plus funeste que l’obscurité et l’indifférence générale, habituée à servir de garde-malade à son frère. La mort de celui-ci, malgré ses soins assidus, fait soudain d’elle une riche héritière. Quelque chose se réveille alors chez notre héroïne. A trente-six ans, la vieille fille regardée de haut par sa propre famille se sent comme une débutante fraîchement sortie du couvent. Cette âme romanesque se dit qu’il est encore temps de profiter des plaisirs de la vie mondaine.

C’est à Littlebath, au milieu d’un cercle évangélique austère, qu’elle déplace le lieu de sa dissipation. Un charme ravageur s’attache à son héritage. Son inexpérience et sa naïveté risquent fort de lui tourner la tête. Elle ne voit pas d’objections à ce que ce soit son argent qui attire les soupirants, du moment qu’ils se succèdent dans son salon, malgré sa beauté relative. La voilà bientôt croulant sous les propositions d’union honorable, prise d’un début de coquetterie.

Mr Rubb était très bel homme ; Mr Maguire était affligé d’un affreux strabisme. Elle aimait la façon de parler de Mr Rubb, alors qu’elle n’était pas du tout sûre d’apprécier les discours de Mr Maguire. Mais Mr Maguire était, de par sa profession, un gentleman. De même que le jeune homme sérieux qui souhaite s’élever dans le monde évite le jeu de quilles et va de préférence prendre le thé chez sa tante – alors que les quilles ravissent bien plus son  cœur -, de même Miss Mackenzie décida qu’il était de son devoir de choisir Messieurs Stumfold et Maguire pour amis et de n’avoir avec Mr Rubb que des relations d’affaires. Elle se privait de quilles et de bière et supportait le thé chez une vieille tante parce qu’elle préférait les convenances aux plaisirs de la vie. Est-il juste de lui reprocher une telle abnégation ? (p. 70)

J’ai retrouvé le plaisir pris aux Tours de Barchester avec ce roman superbement sarcastique. La plume trollopienne est à son summum tandis qu’elle décrit avec force euphémismes les turpitudes de ce monde. Les causes d’une maladie que l’on devine honteuse sont ainsi résumées d’un : « Il fit certaines choses qu’il n’aurait pas dû faire et ne fit pas certaines choses qu’il aurait dû faire. » Pas de circonvolutions, en revanche, pour décrire les subtiles différences de classes et de hiérarchie sociale. Les détails d’un dîner « à la russe » sont impitoyables.

L’argent, qui ne peut pas tout faire, qui ne peut sans doute pas faire grand-chose, si l’on y réfléchit bien, peut faire certaines choses. Il achète des diamants et donne de grands banquets. Mais les diamants en toc et les banquets qui voudraient bien être grands sont parmi les plus méprisables inventions auxquelles le monde s’est abaissé. (p. 123-124)

Notre héroïne médite longuement sur le fait d’être une dame et le bonheur tout relatif que ce statut procure, comparé à un joli mari. L’auteur dénonce les dérives modernes, la suprématie de l’argent avec les conséquences fâcheuses de la spéculation, des investissements insuffisamment assurés. C’est une époque bien difficile pour conclure un mariage autre qu’intéressé, quand tout le monde vous reproche en plus vos origines honteuses (la double contrainte du titre et de la fortune).

Le roman reste pourtant très drôle, jouant sur les masques des différents personnages, qui ne tombent pas sans fracas. La douce brebis supposée révèle bientôt de quel bois elle se chauffe et affronte courageusement les douairières venues lui reprocher sa conduite. La description des communautés religieuses des petites villes et des ventes de charité ne manque pas de piquant et les amatrices de Barbara Pym devraient vivement apprécier l’ironie qui baigne le texte.

Anthony Trollope, Miss Mackenzie, Ed. Autrement,
2008, 429 p. (première édition en 1865).

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One Comment leave one →
  1. 23 août 2011 09:16

    Ca donne très envie !! Je n’ai jamais lu Trollope étrangement, mais il faudra bien que j’y remédie !
    Posté par Lilly, 06 juillet 2010 à 17:36

    Oui, ça vaut vraiment le coup, cet auteur est intelligent, plein d’humour, construit des intrigues en béton ! J’ai décidé de lire toutes ses traductions françaises dans un premier temps.
    Posté par canthilde, 06 juillet 2010 à 22:44

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