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La Vie de Marianne

5 juillet 2010
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Dans un manuscrit découvert au fond d’une armoire, la comtesse de … raconte à une amie sa jeunesse follement romanesque. Orpheline à l’âge de deux ans, dans des circonstances tragiques, elle est élevée chez un curé et sa sœur, qui prennent soin d’elle jusqu’à sa seizième année. Une histoire malheureuse d’héritage à Paris la prive de ses bienfaiteurs. La voilà seule, sans le sou, innocente et tellement jolie… Un vrai début d’histoire à la Marquis de Sade !

Si l’intrigue de ce roman resté, hélas, inachevé tient sur trois lignes, la pureté du style a déclenché une véritable fascination chez moi.  J’ai aimé la subtilité psychologique de Marivaux, la finesse de ses observations, la qualité de la langue et les scènes d’un grand naturel. J’ai admiré sa maîtrise de l’imparfait du subjonctif et du plus que parfait, dont j’ai moi-même oublié l’usage, faute de le trouver régulièrement dans les romans ou les journaux. Le style de l’auteur a pourtant été décrié au moment de la parution de son livre, pour ses tournures trop alambiquées. Il fait souvent formuler par Marianne des excuses pour se livrer autant à des digressions d’ordre philosophique, pour privilégier la réflexion à l’action normale d’un roman.

Mais les faits ont également toute leur importance et les détails suffisamment terre-à-terre pour qu’on ait un aperçu de la vie quotidienne dans le Paris de la fin du XVIIe siècle, époque de la jeunesse de Marianne. La pauvrette confie sa détresse à un religieux, qui la met aussitôt en relation avec un homme dévot et généreux, Monsieur de Climal. Curieusement, celui-ci semble tenir à lui acheter les vêtements les plus somptueux, alors qu’il l’a placée chez une lingère… Tout en profitant de ses largesses, elle craint qu’il ne dévoile ses intentions. La rencontre de Valville, un charmant jeune homme, apaise certaines de ses inquiétudes, tout en en suscitant de nouvelles : comment avouer la vulgarité de sa logeuse, alors que tout dans son apparence laisse entendre qu’elle est une jeune fille bien née ? Elle trouvera une solution provisoire en se réfugiant dans un couvent, où elle s’attire une nouvelle protectrice rien qu’en reniflant deux minutes sur son sort…

J’ai trouvé une forte ressemblance avec Pamela de Richardson. Dans les deux cas, l’héroïne émeut tout le monde avec sa beauté resplendissante, associée à la plus parfaite dignité. La simple apparition de Marianne peut déclencher des torrents de larmes ! Les deux héroïnes ont en commun une situation précaire et une vertu mise à mal par des propositions on ne peut plus indécentes, qu’elles refusent énergiquement tout en restant songeuses. On sent bien là aussi que l’auteur est un homme et, tout en mettant en avant les qualités morales exceptionnelles de son héroïne, il se livre à des piques misogynes en laissant apparaître ses tendances à la manipulation.

Nous avons deux sortes d’esprits, nous autres femmes. Nous avons d’abord le nôtre, qui est celui que nous recevons de la nature, celui qui nous sert à raisonner, suivant le degré qu’il a, qui devient ce qu’il peut, et qui ne sait rien qu’avec le temps.
Et puis nous en avons encore un autre, qui est à part du nôtre, et qui peut se trouver dans les femmes les plus sottes. C’est l’esprit que la vanité de plaire nous donne, et qu’on appelle, autrement dit, la coquetterie. (p. 113 p)

C’est un délice de lire les déclarations émouvantes d’une totale sincérité de Marianne, associées à l’aveu de motivations profondes un peu moins louables. Il va sans dire que le livre n’est absolument pas plausible en tant qu’autobiographie. Même pour un roman, les tribulations de Marianne sont peu crédibles, ses amis un peu trop généreux pour une fille à peine sortie du ruisseau. La forme rappelle les romans de l’époque, avec un récit emboîté délivrant un message moral, tout en promettant une résolution de l’intrigue principale par d’inévitables révélations stupéfiantes. Au final, j’étais toute triste de rester sur ma faim et d’abandonner Marianne dans la tempête.

Marivaux, La Vie de Marianne, Ed. Gallimard, 1997 (1731-1742), 715 p.

DefiXVIIIe

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2 commentaires leave one →
  1. 16 juillet 2011 14:49

    Tu m’as tellement donné envie de le lire qu’il est maintenant dans ma PAL. Il va être lu prochainement !
    Posté par Céline, 31 juillet 2010 à 16:57

    Voilà qui me fait très plaisir. Il faut donner une seconde vie aux classiques poussiéreux !
    Posté par canthilde, 15 août 2010 à 12:21

    C’est lu, désormais ! J’ai adoré aussi…
    Le style de Marivaux est extraordinaire, j’en étais toute chamboulée.
    Et Marianne m’a complètement séduite. J’ai été très triste de l’abandonner. Mais il faut espérer que tout cela se termine bien, puisqu’elle est comtesse à l’heure où elle nous raconte son histoire…

    Merci !!!!!
    Posté par Céline, 01 octobre 2010 à 12:11

    Oui, tu as vu, c’était la grande classe à l’époque, même pour raconter trois fois rien. Je regrette de ne pas avoir lu la partie « raccrochage » des deux histoires. Celle où l’héroïne s’écrie : « Mais c’est ma mère/ma sœur/ma cousine adorée ! », du coup on s’aperçoit que tel mariage n’est pas possible, du coup tel autre si… Mais j’extrapole, je rêve, je délire !
    Posté par canthilde, 19 novembre 2010 à 16:53

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  1. Défi XVIIIe « Urgonthe

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