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Le Quai de Ouistreham

15 août 2010

De février à juillet 2009, Florence Aubenas, talentueuse journaliste, s’établit à Caen pour se mettre dans la peau d’une femme quittée par son compagnon, n’ayant que le bac et une maigre expérience professionnelle, à la recherche d’un emploi. Incapable de parler concrètement de la crise, « une réalité dont je ne pouvais pas rendre compte parce que je n’arrivais plus à la saisir », elle va s’inscrire à Pôle Emploi sous sa véritable identité, rarement démasquée. Elle fixe l’obtention d’un CDI comme limite à son expérience.

Les agences d’intérim refusent de prendre ses coordonnées. On lui dit aimablement qu’elle relève du « fond de la casserole » en tant que salariée potentielle. Le premier employeur qui se profile à l’horizon est un couple de retraités à la recherche d’une gouvernante logée à domicile, mais F.A. préfère encore suivre une formation de femme de ménage proposée d’emblée par Pôle Emploi, eut égard à son profil. L’inhumain euphémisme administratif est superbement rendu ; elle n’a qu’à reprendre, telles quelles, les phrases dont on abreuve les chômeurs  de fraîche ou longue date : « La meilleure solution pour votre projet personnalisé d’accès à l’emploi est de vous orienter vers la spécialité d’agent de nettoyage. » Les conseillers à l’emploi ne sont pas là pour faire du social, ils gèrent une situation explosive, presque surpris de ne pas se faire agresser plus souvent dans l’exercice de leur profession. Il faut faire du chiffre et considérer les chômeurs comme des « clients », évolution dont je me doutais en passant le concours de l’ANPE il y a quatre ans et où les épreuves concernaient… une agence de voyages.

F.A. cherche à parler avec le plus de gens possible. Elle se fait des copines, le temps d’une mission ou d’une manif. Les témoignages se succèdent, impitoyables et pourtant attendrissants. Elle montre tout son talent de journaliste pour dessiner un portrait  en quelques lignes.

Des fois, elle avait envie de tout plaquer, surtout le jour où elle a cru qu’elle devrait arrêter le téléphone portable. « Là, je me suis dit : « C’est fini. Je suis SDF. » (p. 152)

« De toute façon, si un dentiste m’approche, je le frappe. » (p. 109)

Les contrats sont toujours négociés pour une durée moindre que le travail réellement effectué. Elle s’habitue donc à ne pas demander le paiement de ses heures supplémentaires, par exemple 5 heures au lieu de 3H15, 2H30 au lieu d’1h45. Elle se trouve au milieu de salariées déboussolées, qui se demandent si cela va leur nuire de participer à un pot de départ, d’attraper un tract syndical, de participer à une manifestation. Les gens sont résignés. Le rudoiement verbal de la part des employeurs est systématique et il ne s’agit pas de répondre si l’on veut être rappelée.

Elle pointe les qualités qui lui valent d’être recontactée régulièrement par une entreprise de nettoyage : elle est prête à tout faire ; elle déclare ne pas préférer toucher les allocations chômage, ni le RMI ; elle supporte, mission après mission, de se faire traiter de crétine par les responsables de sites et de travailler deux heures de plus que son contrat pour la gloire. Autant dire que le personnage fictif qu’elle s’est créé ne correspond à aucun profil de salariée réelle : qui accepterait de laisser sa santé et sa dignité de côté, sans aucun espoir de voir sa situation s’améliorer ? Personne ne peut longtemps tenir le coup à ce régime. Si elle y arrive, c’est qu’elle sait bien que cette situation est temporaire et qu’elle ne fait que jouer la comédie.

Elle se présente à un recrutement pour l’entretien sur un ferry, à Ouistreham, malgré de nombreux avertissements : « Cette place-là est pire que tout. » Aussitôt embauchée, elle tente tant bien que mal de suivre les cadences, avec la crainte de se faire démasquer un jour ou l’autre tellement elle est lente et maladroite. C’est la première expérience de solidarité entre collègues, covoiturage, échanges de tuyaux, conversations intimes.

Mauricette ouvre la porte la première et se précipite dans l’espace minuscule où s’imbriquent quatre couchettes superposées et un cagibi de toilette, comprenant lui-même un lavabo, une douche et des WC. Elle se jette à terre, si brusquement que je pense d’abord qu’elle a trébuché. Je veux la relever , mais, sans même un coup d’œil derrière elle, elle s’ébroue pour me repousser et, à genoux sur le carrelage, se met à tout asperger avec un pulvérisateur, du sol au plafond. Puis, toujours accroupie, elle chiffonne, sèche, désinfecte, astique, change le papier-toilette et les poubelles, remet des savonnettes et des gobelets en une rangée impeccable au-dessus du lavabo, vérifie le rideau de la douche. Tout a duré moins de trois minutes : c’est le temps imparti pour cette tâche. (p. 90-91)

F.A. rencontrera d’autres personnes durant ces quelques mois, se verra proposer un poste un peu plus intéressant. C’est donc la fin de l’expérience. Elle revient un peu plus tard en Normandie, avec l’inconfort de devoir révéler la supercherie, problème inhérent à l’observation participante. On ne sait pas comment les femmes décrites dans ce livre ont réagi à la publication mais une chose est sûre, ce livre est capital pour comprendre de l’intérieur l’expérience du travail précaire.

Florence Aubenas, Le Quai de Ouistreham, Ed. de l’Olivier, 2010, 270 p.

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One Comment leave one →
  1. 17 août 2011 10:51

    Je l’ai dans le collimateur depuis qu’il est sorti, ce livre, et je crois que je ne vais plus résister longtemps…

    Dès que ma PAL aura baissé, elle va reprendre des proportions considérables avec tout ce que je m’empêche d’acheter pour le moment
    Posté par Lalou, 16 août 2010 à 15:10

    A lire absolument ! On ne peut pas tout acheter, heureusement il y a plein de moyens pour se procurer de la lecture…
    Posté par canthilde, 17 août 2010 à 12:11

    C’est un livre que j’avais vraiment trouvé intéressant également et pourtant je me méfiais de l’auteur. Ceci dit, je me rappelle être sortie de ma lecture profondément déprimée…
    Posté par Beux, 20 août 2010 à 18:59

    Forcément, c’est l’effet réel. Il ne m’a pas autant déprimée que quand je sortais d’un CDD de deux semaines pour me retrouver au chômage… Mais inquiétée, oui ; j’ai l’impression que ça empire.
    Posté par canthilde, 22 août 2010 à 13:01

    J’étais très réticente sur ce texte, mais à force je me dis qu’il va falloir que je le lise, surtout que c’est une expérience que je n’ai jamais eu.
    Posté par chiffonnette, 24 août 2010 à 09:23

    Je comprends que le thème puisse rebuter mais ce livre est formidable. Elle met vraiment en avant les histoires des différentes personnes rencontrées, jeunesse insouciante, manifs, entraide. Le parallèle avec l’époque actuelle est intéressant ; les gens sont plus dans le repli sur soi, ce qui n’arrange rien.
    Posté par canthilde, 24 août 2010 à 10:12

    Rebonjour, ce livre fait partie de ma PAL (il m’a été gentiment dédicacé par FA, lors du dernier salon du livre à Paris). Je suis en train de lire des livres plus légers. Je sais que le récit / enquête de FA a ses détracteurs (même sur les blogs). Bonne après-midi.
    Posté par dasola, 24 août 2010 à 17:17

    Le mieux est de te faire ta propre idée, alors. Encore une fois, c’est un livre très vivant, pas déprimant, enfin pas outre mesure. C’est le monde du travail qui est déprimant !
    Posté par canthilde, 25 août 2010 à 11:57

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