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Histoire de ma vie

6 septembre 2010

Je ne pense pas qu’il y ait de l’orgueil et de l’impertinence à écrire l’histoire de sa propre vie, encore moins à choisir, dans les souvenirs que cette vie a laissés en nous, ceux qui nous paraissent valoir la peine d’être conservés. Pour ma part, je crois accomplir un devoir, assez pénible même, car je ne connais rien de plus malaisé que de se définir et de se résumer en personne. (p. 5)

Aurore Dupin, plus connue sous le nom de plume de George Sand, entreprend en 1847 de publier une partie de ses mémoires. Elle n’est pourtant pas si vieille que ça, étant née le 5 juillet 1804. Pourtant, elle décide de surmonter sa paresse naturelle pour rétablir une vérité biographique déjà malmenée de son vivant. Elle prévient cependant que ses mémoires ne contenteront pas les amateurs de scandales. Elle n’a aucune intention de tomber dans l’auto-justification à la façon des Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Elle trouve simplement une utilité dans le fait de raconter la « vie de l’âme » :

Ces impressions personnelles, ces voyages ou ces essais de voyage dans le monde abstrait de l’intelligence ou du sentiment, racontés par un esprit sincère et sérieux peuvent être un stimulant, un encouragement, et même un conseil et un guide pour les autres esprits engagés dans le labyrinthe de la vie. (p. 9)

Croyant à l’hérédité, elle s’attache à retrouver chez ses ancêtres les traits de sa propre personnalité. Elle peint donc un portrait flatteur de sa grand-mère, fille naturelle de Maurice de Saxe, élevée comme une jeune fille du meilleur rang et gardant un côté « vieille comtesse » que ses démêlés avec la Révolution ne feront qu’exacerber. C’est elle qui achète le domaine de Nohant, espérant s’y installer avec son fils. Celui-ci, d’abord tenté par une carrière musicale,  s’engage à l’armée pendant les guerres napoléoniennes. Son ambition militaire chagrine beaucoup sa mère, son mariage avec une roturière la désespère. Selon George Sand, c’est de sa grand-mère et de son père qu’elle tient son âme d’artiste et ses sentiments passionnés. Elle dispose de nombreuses lettres que ces deux-là s’échangeaient et n’hésite pas à les reproduire pour retracer les années précédant sa naissance, jusqu’à provoquer une certaine lassitude. Facile comme procédé, se dit-t-on, quoique les notes de fin expliquent bien qu’elle n’a pas hésité à romancer ces échanges épistolaires. Après chacune de mes plages de lecture de vacances, je m’écriai en reposant le livre : « Et George n’est toujours pas née ! ». Il faut attendre la page 464 pour cela.

Sa famille la place dans une situation intenable dès son enfance, la considérant comme un moyen de réconcilier ses parents et sa grand-mère, dont elle porte le prénom. Sa mère et sa grand-mère se disputent son affection, après s’être disputé celle de son père, la forçant à choisir son camp, quitte à faire de la peine à tout le monde. Elle s’installe donc à Nohant, plus ou moins abandonnée par sa mère. On veut la forcer à considérer sa famille du côté maternel comme honteuse, et sa mère comme une femme perdue. D’abord envisagé comme une punition, le couvent devient pour elle un refuge pendant quelques années. Elle y entre à treize ans et, entre les « diables », les « bêtes » et les « sages », montre aussitôt quelle gamine sauvage elle est devenue à parcourir la campagne. On a alors des descriptions très vivantes des dissipations d’adolescentes qui s’amusent d’un rien.

Sans réflexion et sans souci de cette vie et de l’autre, je ne songeais qu’à m’amuser, ou, pour mieux dire, je ne songeais même pas à cela ; je ne songeais à rien. J’ai passé les trois quarts de ma vie ainsi, et pour ainsi dire à l’état latent. Je crois bien que je mourrai sans avoir réellement songé à vivre, et pourtant j’aurai vécu à ma manière, car rêver et contempler est une action insensible qui remplit parfaitement les heures et occupe les forces intellectuelles sans trop les user. (p. 937)

Un brusque revirement la fait devenir dévote à quinze ans. Trente ans plus tard, elle analyse très bien ses sentiments de l’époque, tout en s’étant détachée de la pratique religieuse. C’est un besoin de passion contrarié qui l’a poussée à se mortifier, jusqu’à envisager sérieusement de prendre le voile. Quelques dizaines de pages de pénibles bondieuseries s’ensuivent. Elle est finalement sauvée par la philosophie, qui la pousse à douter du bien fondé du cloître. Elle reste cependant croyante, chrétienne mais non catholique et ce, jusqu’à la fin de sa vie.

Entretemps, elle a commencé à écrire. Ses premiers romans sont courts, empreints de religion et d’amour de la nature et rigoureusement chastes. Elle en est déçue, abandonne, rêve à un long poème absolu. La mort de sa grand-mère vient la distraire de ses penchants littéraires, tandis qu’elle se retrouve sous la coupe d’une mère caractérielle, frustrée par son veuvage précoce. Le mariage lui apparaît comme une solution. Elle épouse Casimir Dudevant sans trop réfléchir.

Elle adore les jeunes enfants et est heureuse de s’occuper des siens, Maurice et Solange, mais la vie conjugale ne lui convient guère. Décidée à gagner sa vie, elle s’installe seule à Paris avec sa fille. Elle publie ses premiers romans, sort beaucoup, souvent habillée en homme par souci d’économie, une tenue féminine coûtant beaucoup plus cher. Elle fréquente des « amis », mais discrétion absolue quant aux noms et circonstances de ses liaisons ; elle se refuse à mettre qui que ce soit dans l’embarras par la publication de ses mémoires.

Les années de l’âge adulte passent plus rapidement que l’enfance. Elle parle de politique, de spiritualité, du travail de l’écrivain. On ne la sent pas très heureuse. Démêlés avec sa fille Solange, liaisons malheureuses, scandales autour de la séparation d’avec son mari et de tous les amants qu’on lui prête. La discrétion du texte tourne à l’omission de pans entiers de sa vie. On en apprend tout juste assez sur Frédéric Chopin pour comprendre que c’était un véritable boulet ! Elle déclare en 1869 avoir passé ses vingt-cinq dernières années dans une « vieillesse très calme et très heureuse ». Elle livrait plus tôt des réflexions amères sur la condition humaine :

Cette vie d’ici-bas est un voile que la souffrance et la maladie rendent plus épais à certaines âmes, qui ne se soulève que par moments pour les organisations les plus solides, et que la mort déchire pour tous. (t. 2, p. 449)

Le manuscrit s’achève en 1855. Elle meurt en 1876, à 71 ans.

George Sand, Histoire de ma vie,
dans Œuvres autobiographiques,
t. 1, Gallimard, 1970, 1129 p., t. 2 1971, 1638 p.

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2 commentaires leave one →
  1. 9 juillet 2011 22:41

    Merci beaucoup pour votre intéressant article. C’est vrai que « Histoire de ma vie » de George Sand est surtout la description de la vie de l’âme. La lecture en est réconfortante dans la mesure où elle fait écho à ce que l’on vit nous même. On s’aperçoit qu’à travers les siècles, on revit les mêmes émotions.
    Posté par Cécile40, 07 septembre 2010 à 12:08

    Ma mère l’avait lu pendant plusieurs mois, il y a quelques années et elle m’en avait dit le plus grand bien.
    Avec ton avis très très positif en plus, je sens que je vais craquer…
    Posté par Céline, 08 septembre 2010 à 11:20

    Cecile40 : Je vois que tu es une spécialiste ! Je trouve que George Sand est une écrivaine très intéressante, depuis mon gros coup de cœur pour Consuelo. On la cantonne trop souvent à ses romans « pour les enfants », bien que même pétri de bons sentiments, La petite Fadette reste un bon roman, avec sa part d’ombre. J’ai découvert en tout cas plusieurs facettes du personnage.

    Céline : Oh oui, craque, et on parlera un peu plus de cette femme complexe, qui me ressemble beaucoup par certains côtés (devine lesquels ? la rêverie, la paresse et l’air niais, bien sûr !). Je n’ai pas caché les aspects les plus soûlants de ce livre mais j’en suis globalement enchantée et il me reste encore tous les écrits autobiographiques du tome 2 à lire.
    Posté par canthilde, 13 septembre 2010 à 22:28

    Une lecture qui me tente, mais déjà remise plusieurs fois…
    Posté par Cléanthe, 21 octobre 2010 à 12:36

    Bonjour Canthilde,
    Ça fait longtemps qu’on ne t’a vue ! Tout va bien ? Tu t’es fait enlever par George Sand ?
    Bises
    Posté par Céline, 26 octobre 2010 à 15:23

    C’est gentil de t’inquiéter pour ma pauvre carcasse, Céline ! Le fin mot de l’histoire est que j’ai déménagé et que le FAI a un peu merdé… Alors même si j’ai Internet au boulot, je ne voulais pas trop traîner sur les blogs pour ne pas ajouter à ma procrastination naturelle. But now I’m back !
    Posté par canthilde, 18 novembre 2010 à 20:45

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