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Apocalypse bébé

20 novembre 2010

Le roman commence par un leurre : Lucie, la mi-trentaine éteinte, détective privée sans envergure, représente le personnage idéal du roman du XXIe  siècle, auquel on est toutes prêtes à s’identifier. C’est l’ « hétéro tarte typique », selon la Hyène, sa coéquipière. Ah ! la Hyène… tout un poème ! Détective free lance devenue quasi mythique, lesbienne dragueuse compulsive, elle a une façon bien à elle de gérer les rapports de pouvoir et n’éprouve aucune pitié pour les faibles. Elle est bien plus l’héroïne que Lucie ; disons que c’est elle le moteur de l’histoire.

Les deux femmes sont engagées pour surveiller Valentine, une adolescente du genre « remuante, chaudasse, inconsciente ». Fille d’un romancier au succès mitigé, elle a soudain fait une fugue, à la grande frustration de sa famille, prête à s’accommoder de ses frasques mais pas de son absence, qui les met face à leur vide. On apprend au passage que l’activité principales des cabinets de détectives est passée de la recherche de preuves d’adultère à la surveillance des enfants :

« La vie des petits appartient aux adultes de ma génération, qui ne sont pas prêts à ce que la jeunesse leur échappe deux fois. »

Le téléphone portable, soudé à la main des jeunes, devient ainsi un mouchard très efficace. L’enquête se lance au hasard sur les disques durs, les mails, les pages Facebook, les SMS.

C’est l’occasion de faire une formidable satire du milieu littéraire français, à travers le personnage de François Galtan, romancier dont la carrière n’a jamais vraiment décollé. Pas assez médiatisé à son goût, il quémande des interviews, consulte quotidiennement le classement de ses ventes sur les librairies en ligne, écrit de bonnes critiques de ses propres livres sur les forums et blogs littéraires.

Despentes a le sens de la formule et son humour est très sarcastique. Elle en use volontiers contre ses « collègues » :

Fréquenter les artistes, elle s’en passe volontiers. Les sportifs, les politiques, ça peut l’impressionner. Mais artiste… toujours une imposture. En tête de sa liste du pire, sans hésitation, elle placerait les écrivains. Elle connaît, elle a donné. Ce qui est offert d’une main aimable est toujours repris au centuple de l’autre, la main rapace, fouilleuse et sans scrupules. La main qui écrit, celles qui trahit, épingle et crucifie. Celle qui livre. (p. 165)

Les deux détectives traversent des milieux diversifiés, rafraîchissants : grande bourgeoisie, fans du groupe d’extrême droit Panique Dans Ton Cul (PDTC, pour les initiés), banlieues, groupuscules altermondialistes, squats de punks, partouzes lesbiennes, couvents… Valentine se cherche, comme on dit. Lucie aussi, observant d’un œil désapprobateur la drague lourde de la Hyène, avant d’être irrésistiblement attirée par son monde. Le roman fait la part belle au féminisme lesbien, dessinant un portrait virulent des femmes mariées par confort personnel, étouffant dans leur médiocrité. Comme le dit la Hyène, « l’hétérosexualité, c’est aussi naturel que l’enclos électrique dans lequel on parque les vaches. »

L’intrigue dévie alors vers quelque chose de très déplaisant, peut-être parce que c’est malheureusement plausible. Le roman nous promet un monde de censure, de contrôle généralisé, où les réseaux sociaux se retournent contre la population pour sanctionner la moindre bribe de liberté d’expression. Il est heureux que Despentes ait assez de notoriété pour faire passer de tels messages. Ses prédictions pessimistes constituent le cœur du roman, dépassant l’intrigue sentimentale et les scènes de sexe glaçantes dont elle est coutumière.

Virginie Despentes, Apocalypse bébé, Ed. Grasset & Fasquelle, 2010, 343 p.

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