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Quelle époque !

21 novembre 2010

Dans le Londres des années 1870, la bonne société est mise en émoi par l’arrivée d’un riche homme d’affaires à la réputation sulfureuse, Augustus Melmotte. Absolument infréquentable (sûrement un juif !) et pourtant les aristocrates se précipitent chez lui, “parce que tout le monde y va”. Trollope décrit les remous suscités par de troubles affaires financières et sentimentales dans plusieurs familles mondaines, au sort lié à celui du grand homme, qui tient plutôt de l’escroc. Le style est drôle, l’esprit encore plus sarcastique que dans ses autres romans.

Écrivant dans le but de dénoncer les dérives de son époque, le constat est sévère. Il avait déjà créé des personnages légers ou peu recommandables mais aucun approchant le néant moral absolu de certains apparaissant ici. Felix Carbury est tout simplement à jeter, il n’y a rien à sauver chez lui. Augustus Melmotte, avec son nom démoniaque, représente à lui tout seul les périls menaçant la société anglaise traditionnelle. Financier ayant bâti sa fortune sur la spéculation, il ne brasse que du vent. Gros, vulgaire, intempérant, il rudoie les femmes, consterne même les domestiques ; c’est tout sauf un gentleman.

Il y avait un homme qui croyait tout à fait que ce qui était actuellement le plus nécessaire à la gloire de l’Angleterre, c’était l’élection, dans la circonscription de Westminter, de Mr Melmotte. Cet homme, sans aucun doute, était fort ignorant. Il ne connaissait rien de toutes les questions politiques qui agitaient le pays depuis un demi-siècle – absolument rien de l’histoire politique qui avait fait de l’Angleterre ce qu’elle était au début de ce demi-siècle. Des noms comme Hampden, Somers et Pitt, il ne les avait jamais entendus. Il n’avait probablement jamais lu un livre de sa vie. Il ne savait rien du fonctionnement du Parlement, rien de la question de la nationalité – il n’avait absolument aucune préférence pour une forme de gouvernement plutôt qu’une autre, car il ne s’était jamais donné la peine de réfléchir un instant à la question. Il ne s’était même pas demandé comment un monarque despotique ou une république fédérale pouvait l’affecter personnellement, et peut-être ne comprenait-il même pas le sens de ces termes. Toutefois, il était pleinement persuadé que l’Angleterre exigeait bel et bien, et qu’elle devait exiger, que Mr Melmotte fût élu à Westminster. Cet homme, c’était Mr Melmotte lui-même. (p. 441)

Le roman est un peu trop long. L’auteur aurait pu en dire moins, au lieu de s’égarer dans des intrigues secondaires, par exemple celle de Paul Montague. Pourtant, toutes les scènes sont utiles, montrent mieux qu’une analyse théorique toute l’absurdité de la vie sociale londonienne. Les femmes n’ont aucun rôle à y jouer, quelle que soit leur intelligence, leur volonté. On trouve plusieurs personnages féminins très forts mais à qui n’est accordée aucune valeur face à des hommes mesquins et souvent bêtes. Elle ne peuvent que se marier ou rester des célibataires honteuses, leur énergie inemployée, leur fortune pillée pour satisfaire les caprices du frère, du fils ou du mari. Pour autant, les femmes qui essaient de prendre leur indépendance ne sont pas dépeintes sous un jour très flatteur : écrivaine ratée, aventurière castratrice, « jeune fille » au caractère de cochon décidée à épouser le premier venu pour fuir sa famille. L’admiration de l’auteur va plutôt à Hetta, « vraie jeune fille anglaise », pure, franche et décidée, tout en restant pudique. On s’amuse plus avec Georgiana Longestaffe ou Marie Melmotte !

– (…) Je pense que, quelle que soit la provocation, une femme ne doit jamais se servir d’une cravache.
– Il est assurément plus commode pour les hommes, qui s’amusent, que les femmes aient une telle idée. Mais, je vous assure, je ne sais qu’en dire. Tant qu’il y a des hommes prêts à se battre pour des femmes, il peut être bon de laisser les hommes se battre. Mais quand une femme n’a personne pour l’aider, doit-elle tout supporter sans se retourner contre ceux qui la maltraitent ? Une femme doit-elle se laisser écorcher vive, parce que ce n’est pas féminin de sa part de défendre sa peau ? A quoi cela sert-il de se montrer… féminine, comme vous dites ? Vous êtes-vous posé la question ? A attirer les hommes, je crois bien. Mais si une femme s’aperçoit que les hommes ne font que profiter de sa faiblesse supposée, ne va-t-elle pas s’en débarrasser ? Si on la traite comme une proie, ne va-t-elle pas se battre comme une bête de proie ? Oh, non… c’est si peu féminin ! (p. 420)

Fresque passionnante, cruelle et tout à fait d’actualité, ce livre fait regretter que Trollope ne vive pas à notre époque, qu’il dépeindrait sûrement de manière aussi acérée. Malgré ses longueurs, ce pavé ne m’a pas lâchée pendant deux semaines et m’a donné encore plus envie de lire le reste de l’œuvre de cet écrivain, qui mérite amplement d’être davantage traduit.

Anthony Trollope, Quelle époque !, Librairie Arthème
Fayard, 2010, 807 p. (The Way We Live Now, 1875).

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One Comment leave one →
  1. 23 août 2011 09:14

    Malgré tes réserves, tu me donnes très envie : un pavé, dans la haute société londonienne du XIXème, ça a tout pour me plaire !
    Posté par Céline, 22 novembre 2010 à 15:58

    De PETITES réserves… J’ai quand même adoré !
    Posté par canthilde, 22 novembre 2010 à 20:18

    Je l’ai déjà noté. Ton billet me donne encore plus envie, malgré tes petites réserves
    Je n’ai encore jamais lu Trollope.
    Posté par Allie, 22 novembre 2010 à 21:27

    Allie : ça peut être un bon début avec Trollope ! Sinon, la série Barchester, en commençant par Le Gardien, Les Tours de Barchester… C’est comme ça qu’il m’a conquise.
    Posté par canthilde, 22 novembre 2010 à 22:08

    Je note les titres que tu suggère à Allie, car moi non plus je ne connais pas cet auteur!
    Posté par Grominou, 27 novembre 2010 à 16:30

    N’hésitez pas à lire mes notes de lecture le concernant ! En France, on parle bien plus de Dickens ou Wilkie Collins, écrivant à la même époque.
    Posté par canthilde, 28 novembre 2010 à 17:26

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