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Mon nom est Rouge

14 décembre 2010
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Mais qui donc a tué Monsieur Délicat ? Serait-ce Papillon, Cigogne, ou encore Olive, ses collègues miniaturistes, aussi talentueux que lui ? Et pour quel motif ? Jalousie, vengeance, querelle théologique ? De retour à Istanbul après douze années d’exil, Le Noir, calligraphe réputé, est chargé de mener une enquête discrète par son Oncle, autre peintre émérite. Il prend son rôle très au sérieux car il se pourrait bien que la découverte du coupable lui vaille de recevoir la main de Shékuré, sa sublime cousine.

Dès les premières pages, j’ai été happée par ce roman éblouissant. L’auteur fait parler chaque personnage, aussi insignifiants soient-ils, mais aussi les animaux, les images… C’est d’ailleurs le cadavre de Délicat en personne qui s’adresse à nous au tout début, du fond du puits  où on l’a jeté. Le tissage minutieux de toutes ces voix évites les redite et donne une ironie formidable aux scènes décrites. Tous les miniaturistes sont imbus d’eux-mêmes, persuadés de posséder seuls le véritable talent ; Le Noir est assez crétin ; Shékuré se comporte en coquette avec ses différents prétendants ; l’Assassin nous nargue tout du long, parlant juste assez de lui pour qu’on ait des soupçons mais prenant soin de ne pas révéler sa véritable identité à la fin. Le personnage le plus sincère à la page précédente peut dévoiler soudain sa rouerie, entremêler ses sentiments très purs de calculs alambiqués.

Vous qui avez la chance de savoir lire et écrire, il vous arrive souvent ceci : quelqu’un qui ne sait pas lire arrive en vous suppliant de lui lire une lettre qu’on vient de recevoir, et vous le faites. Ce qui est écrit s’avère si beau et émouvant, si poignant, que le destinataire de la lettre, malgré sa pudeur, sa honte de vous introduire ainsi dans son jardin secret, vous prie de la relire encore une fois. Et vous relisez. A la fin la lettre a été lue tant de fois que vous la connaissez par cœur tous les deux. Ensuite cette personne reprend sa lettre, mais vous demande de lui indiquer où se trouve tel mot, telle expression, et contemple au bout de votre doigt, sans les comprendre, les lettres que vous lui désignez. Et tandis qu’elles observent le dessin compliqué de ces mots que, sans pouvoir les lire, elles connaissent par cœur, parfois, je me sens tellement proche d’elles, quand ces jeunes filles se mettent à pleurer doucement sur leur lettre en oubliant qu’elles ne savent ni lire ni écrire, que l’envie me prend de les embrasser sur les joues. (p. 75-76)

C’est surtout un voyage à travers l’art des miniatures ottomanes que nous offre ce livre. Il permet de se placer dans un système de valeurs complètement oriental, farouchement opposé à l’art européen. Pour un bon miniaturiste, le talent personnel ne représente rien ; le respect de la tradition picturale prime sur le style. Les mêmes scènes se déroulent à l’infini : Shirine tombant amoureuse du portrait de Khosrow, Khosrow admirant Shirine au bain… La cécité des vieux peintres, fréquente à travers les siècles, n’est pas considérée comme une calamité ; au contraire, c’est la récompense finale, le stade ultime de l’art du grand maître qui voit désormais le monde selon la vision divine. Pour atteindre cette consécration, ou peut-être aussi pour ne pas se couler dans le style d’une autre école à la chute de leur commanditaire, certains se crevaient eux-mêmes les yeux.

Les pages vibrent de couleurs, de motifs charmants et minutieux. L’intrigue sentimentale est d’un piètre intérêt face à cette passionnante découverte d’un art menacé, au XVIe siècle, par les portraits bêtement ressemblants des Vénitiens.

Oui, je suis au pinceau des jolis apprentis, qui m’étalent en m’admirant, sur le papier épais de Bukhârâ, sur les tapis indiens, sur les frises des bas-reliefs, sur les tuniques des jeunes filles qui se penchant, de leur balcon, au spectacle de la rue ; sur la crête et les barbillons des coqs hardis sur leurs ergots, sur les grenades et les fruits des pays fabuleux, sur les lèvres de Satan, sur les fins liserés autour des miniatures, sur les motifs entrelacés des toiles de tente brodées, sur les fouillis de fleurs infimes, à peine visibles, où s’est complu l’enlumineur, sur les yeux en cerise confite des images d’oiseaux en sucre, sur les jambières des bergers, les aurores aux doigts de rose, sur les blessures et les centaines, les milliers de corps de guerriers, d’amoureux et de souverains. J’aime à fleurir de fleurs de sang la scène des champs de bataille ; apparaître sur le caftan d’un grand poète quand il sort, en compagnie de poètes et de beaux jeunes gens, pour une partie de campagne où l’on boira et chantera ; sur les ailes des anges, sur les lèvres des femmes, sur les plaies des cadavres et les têtes coupées. (p. 336)

Orhan Pamuk, Mon nom est Rouge, Ed. Gallimard,
2001, 736 p. (Benim Adim Kirmizi, 1998).

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One Comment leave one →
  1. 24 août 2011 10:25

    Il est dans ma PAL depuis des siècles, chéri a beaucoup aimé, moi je ne suis toujours pas certaine si c’est mon genre de livre… je devrai le lire pour savoir!!!
    Posté par Jules, 15 décembre 2010 à 01:32

    A mettre de toute urgence dans ton double challenge ABC ! C’est aussi dans la bibliothèque de mon conjoint que je l’ai trouvé. Il y en a d’autres de Pamuk, toujours avec des noms de couleur dans le titre…
    Posté par canthilde, 16 décembre 2010 à 20:13

    Comme Jules, il est dans ma PAL.Il n’y a plus qu’à …
    Posté par freude, 22 décembre 2010 à 08:40

    Vous ne serez pas déçues. Même si vous l’êtes, ça donnera lieu à un billet intéressant…
    Posté par canthilde, 23 décembre 2010 à 10:59

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