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Rose et Blanche

23 décembre 2010

Il s’agit ici du premier roman de Georgie, publié sous le nom de Jules Sand, en collaboration avec Jules Sandeau. Elle le désavouera par la suite, pour diverses raisons, dont la moindre n’est pas sa dépendance à l’égard de son éditeur qui lui réclamait du sensationnel, du bas de gamme. Elle aurait accompli la besogne pressée par des besoins financiers, conditions peu favorables à l’éclosion d’une œuvre travaillée.

Du sensationnel, le public en aura. Dans cette histoire de « La comédienne et la religieuse », sous-titre du roman, la vertu des jeunes femmes est menacée de toutes parts. Rose joue dans un petit théâtre sous la férule de sa mère. Celle-ci pense pouvoir tirer parti de sa beauté en organisant un dîner avec un admirateur de passage. Mais c’est Horace, l’ami de celui-ci qui va tenter de profiter de l’aubaine, tandis que Laorens succombe au doux visage d’une novice, Blanche. S’ensuit un imbroglio sentimental d’où il ressort que chacun est épris mais répugne à l’aveu, comme au bonheur. Rose fuit la vie qu’on lui prépare,  écœurée, et retrouve Blanche au couvent.

La jeune romancière a eu la bonne idée d’écrire sur ce qu’elle connaît, en l’occurrence la vie dans un couvent. J’ai reconnu les descriptions du couvent des Anglaises où elle a passé trois années de son adolescence, telles qu’apparaissant dans Histoire de ma vie. A quinze ans, elle est d’ailleurs prise d’une crise mystique et envisage de prendre le voile. Elle connaît donc bien les atermoiements de celles qui hésitent entre le calme de la réclusion et la souffrance de la liberté. Mais elle a quelques comptes à régler avec le catholicisme et sa plume n’épargne pas les ecclésiastiques ambitieux, les dévotes manipulatrices ou les simples d’esprit déclarées saintes faute de savoir quoi en faire d’autre.

Sœur Olympie s’assit sans façon à la place que la dépositaire quittait, prit un bol, et, tout en parlant, le laissa remplir et préparer par la supérieur. Mais à peine eut-elle porté à ses lèvres ce thé vert, d’une âcreté que notre goût français est loin de priser, qu’elle repoussa le poison en faisant une affreuse grimace : sa moustache grise se hérissa, et ses grosses verrues devinrent écarlates. Ce fut en vain qu’elle y ajouta du sucre et du lait à plusieurs reprises, elle ne put jamais en avaler une gorgée. Les novices s’amusaient assez de ses manières ; mais leur gaîté se changea en stupeur lorsque sœur Olympie, regardant sur la table en fronçant ses gros sourcils, demanda s’il n’y avait point là un peu d’eau de vie pour l’aider à ses défaire de ce mauvais thé en manière de punch. Sœur Scholastique, qui depuis l’arrivée de la supérieure se résignait avec beaucoup de peine à garder le silence, se tourna vers elle à ce propos et lui dit d’un ton ironique : « Nous ne nous en servons qu’en frictions pour les douleurs de rhumatisme. » (p. 1408-1409)

Le pessimisme est de mise face à l’amour, mis à mal par les conventions sociales. Les personnages principaux sont des âmes tourmentées, auxquelles un bonheur simple ne suffit pas. On trouve déjà les descriptions passionnées de la nature, ici des Landes :

A midi, tout se taisait ; les feuilles endormies se crispaient sur leurs tiges ; les grandes antyopes de velours noir, qui éclosent au printemps sur les bruyères, fermaient leurs ailes frangées d’or, et n’en montraient plus que la doublure, semblable aux feuilles mortes parmi lesquelles elles reposaient ; les ortolans jaseurs, les tarins pétulants, cherchaient un rideau plus sombre derrière les chênes verts, racornis et anguleux ; alors tout se revêtait de couleurs étincelantes ; la lumière pénétrait, vive et joyeuse, dans les profondeurs les plus mystérieuses du taillis ; elle glissait sur la tige blanche et satinée des bouleaux ; elle dorait la mousse tendre et verte, elle semait de diamants les feuilles luisantes du houx : le pivert lui-même interrompait ses travaux, dont les coups retentissaient comme ceux d’une cognée ; tout semblait se recueillir pour savourer la chaleur et aspirer la fécondation : Horace redevenait l’homme de la nature ; il s’endormait comme les plantes, il se réveillait avec les insectes pour respirer les fleurs nouvelles, et parcourir, au hasard, leurs tapis moelleux et variés, sans autre besoin que celui du mouvement, sans autre sensation que celle de l’existence. (p. 1325)

Comme dans Consuelo, le chant est mis en avant, la vie d’artiste comme libération, qu’éprouve l’écrivaine en commençant à vivre de sa plume :

Tout d’un coup, elle chanta ! ce fut pour elle un prodige, jamais elle n’a compris depuis comment il s’est opéré ; elle ne voyait pas clair, elle tremblait ; pourtant elle n’altéra pas une note du thème qu’elle ne connaissait pas, et sa voix fut forte, étendue, pleine et vibrante. Quoique peu disposée à la superstition, elle pensa un instant qu’un ange descendu des cieux pour la secourir dans ce moment critique, chantait dans sa poitrine et respirait dans ses modulations, un instant elle vit le ciel ouvert, les harpes d’or des élus et les cœurs des chérubins radieux  ; un instant la foi, ce sentiment exalté produit par tous les sentiments élevés dont il est le délire et l’extase, la foi merveilleuse parla à son imagination, elle se crut transportée hors d’elle-même, elle ne sentait plus son être, elle avait des ailes et se soutenait dans l’espace, elle rêvait, chantait, elle s’entendait avec ivresse, et s’éveillait à peine pour se demander si c’était elle qui chantait ainsi. (p. 1426-1427)

Le ton oscille entre le romantisme, la dénonciation de la condition des femmes et un humour burlesque bien présent. J’ai donc apprécié cette lecture, malgré les grandes tirades mélodramatiques et le thème de la foi, qui ne m’excitent pas plus que ça.

Quelques remarques sur l’édition : les notes de bas de page sont complètement démentes, occupant couramment un tiers de la page (avec des explications médicales sur l’apoplexie séreuse ou l’adénopathie cervicale tuberculeuse chronique, plus connue sous le nom d’écrouelles, détails indispensables pour apprécier les qualités littéraires du roman !) et une curieuse coquille récurrente sur les mots se terminant en ants ou ents, qui se voient privés de leur t (enfans, couvens…). J’ai vérifié, c’est sur tout le volume ! Quoi qu’il en soit, cette première œuvre ne peut que donner envie de découvrir George Sand après Indiana, si l’on considère qu’elle n’a pu que s’améliorer et que, pour un roman commercial, ce n’est pas mal du tout.

George Sand,  Œuvres complètes 1829-1831 : George Sand
avant Indiana
(vol. 2), Rose et Blanche p. 1199- 1570.

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One Comment leave one →
  1. 17 août 2011 11:50

    « une curieuse coquille récurrente sur les mots se terminant en ants ou ents, qui se voient privés de leur t » : Ça y est, ils ont délocalisé en Inde la composition et la correction !
    Posté par berlioz, 23 décembre 2010 à 15:20

    Entre édition bâclée ou forme orthographique ancienne, le mystère reste entier…
    Posté par canthilde, 08 janvier 2011 à 15:56

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