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Prodigieuses créatures

8 janvier 2011

Dans ce roman à deux voix, nous faisons tout d’abord connaissance avec Elizabeth Philpot, contrainte de s’installer dans la petite ville balnéaire de Lyme Regis avec ses sœurs, sur la côte du Dorset, après le mariage de leur frère. Disgracieuse, presque résignée à rester vieille fille, elle se prend de passion pour la chasse aux « curios », les fossiles, qui pullulent sur la plage. C’est là qu’elle rencontre Mary Anning, une gamine chasseuse obstinée, qui fait vivoter sa famille en revendant ses curios aux collectionneurs.

Nous étions à peine installées à Morley Cottage qu’il devint évident que les fossiles allaient devenir ma passion. Je devais en effet m’en trouver une : j’avais vingt-cinq ans, peu de chances de me marier un jour, et besoin d’un passe-temps pour occuper mes journées. Il est parfois extrêmement assommant d’être une dame. (p. 29)

Lorsqu’elle découvre le squelette d’un animal étrange dans la falaise, son passe-temps prend une tout autre dimension. L’animal reconstitué est appelé crocodile, faute de mieux, mais les deux femmes commencent à se poser des questions. Pour le monde scientifique pré-darwinien, la découverte d’animaux n’existant plus constitue une énigme insoluble et un outrage à la morale chrétienne.

J’étais particulièrement frustrée car les fossiles que je trouvais s’avéraient des plus déconcertants, m’emplissant de questions que je brûlais de mettre sur le tapis. Les ammonites, par exemple, les plus répandus et les plus beaux des fossiles présents à Lyme : qu’étaient-elles exactement ? Je n’arrivais pas à croire qu’il s’agissait de serpents, comme tant de gens en étaient convaincus. Pourquoi s’enrouleraient-ils en boule ? Je n’avais jamais rien entendu de tel à propos des serpents. Et où était leur tête ? Je regardais partout à chaque fois que je tombais sur une ammonite, sans jamais découvrir aucune tête nulle part. Il était très étrange de trouver ces fossiles en si grand nombre sur la plage, et de ne jamais voir une seule de ces créatures à l’état vivant. (p. 47)

Ce qui est bien montré, c’est l’exploitation masculine du travail des femmes, exclues du monde du travail, ne pouvant adhérer à une société géologique, ni publier des articles. Leur travail sur le terrain reste invisible. Collectionneurs, scientifiques, directeurs de musées s’approprient leurs découvertes, sans la moindre contrepartie. Mary Anning a réellement existé. Elle est présentée ici comme une jeune femme futée mais dépourvue d’instruction. Toutes ses observations pertinentes ne peuvent s’appuyer sur des études solides et son statut ne la rend guère crédible aux yeux des scientifiques. Certains n’hésitent pas à jouer les jolis cœurs sur la plage et à empocher sans scrupules ses plus beaux spécimens.

Le roman présente certains aspects lassants. L’autrice reconnaît dans son postscriptum que « les attitudes du XXIe siècle par rapport au temps et à nos attentes en matière romanesque sont très éloignées du rythme offert par l’existence de Mary Anning. » Je trouve qu’elle a fait preuve de peu d’imagination en romançant cette histoire, dont l’aspect scientifique est cependant passionnant. Sa seule trouvaille consiste en une rivalité féminine peu crédible, qui vient menacer cette amitié surprenante entre les deux femmes.

Tracy Chevalier, Prodigieuses créatures, Quai Voltaire/La
Table Ronde, 2010, 376 p. (Remarkable Creatures, 2009).

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  1. 18 août 2011 12:12

    Pour ma part, j’ai complètement craqué, alors que je m’attendais à une énorme déception.
    Posté par Lilly, 08 janvier 2011 à 13:31

    J’ai bien aimé l’ambiance Jane Austen du début mais l’intrigue sentimentale m’a gonflée…
    Posté par canthilde, 08 janvier 2011 à 15:47

    J’avais lu et apprécié son premier roman, mais pour celui-là, j’ai quelques appréhensions, que ton billet surlignent…
    Posté par freude, 09 janvier 2011 à 09:52

    L’intrigue sentimentale ne m’a pas du tout intéressée. Je n’ai pas du tout eu le sentiment ni l’envie de lire un livre en rapport avec Jane Austen, même si le lieu y fait forcément penser. C’est vraiment les fossiles et ces portraits de femme en décalage avec leur temps qui m’ont séduite.
    Posté par Lilly, 09 janvier 2011 à 10:15

    Freude : Ayant beaucoup aimé ses premiers romans, celui-ci m’a un peu laissée sur ma faim.

    Lilly : Il y a plusieurs allusions à Jane Austen, la cour de la sœur par le bellâtre et la conclusion de l’affaire « la vie c’est pas comme dans les romans », le père de Mary Anning qui a réellement existé et qui avait essayé de vendre un meuble très cher à Jane Austen de passage dans le coin, anecdote reprise ici avec Elizabeth Philpot. Moi aussi ce sont les fossiles qui m’ont intéressée, le côté découverte scientifique qui aura pu être davantage développé… comme un polar… Je réécris le livre en pensée.
    Posté par canthilde, 09 janvier 2011 à 13:50

    Je compte le lire! J’ai aimé les deux livres que j’ai lu du même auteur. Celui-ci m’attire plus que d’autres de sa bibliographie!
    Posté par Allie, 09 janvier 2011 à 22:18

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