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Mauprat

11 mars 2011
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La tyrannie féodale règle toujours dans un coin isolé du Berry, où le nom de Mauprat a une funeste réputation. Cette famille de seigneurs cruels et avides, ayant dégénéré à l’état de brigands, vit sur le dos des paysans locaux. Se retrouvant orphelin, Bernard  doit suivre son grand-père Tristan, patriarche d’une véritable tribu d’oncles, dans son repaire de la Roche-Mauprat. Il n’a alors d’autre choix que de suivre leur détestable exemple et de vivre de rapines et de brutalités.

L’apparition d’Edmée, sa cousine du côté qui a bien tourné, va bouleverser le jeune homme. Leur rencontre, sous des auspices dramatiques, les conduit à faire un pacte, qu’aucun des deux ne prend à la légère. Elle le prend alors sous son aile et s’efforce d’améliorer l’éducation très négligée de Bernard. Le jeune loup résiste d’abord à cette douce influence, tant la fierté et la sauvagerie ont pris le dessus sur toutes ses qualités.

Les critiques de ce livre m’avaient annoncé un roman de cape et d’épées, j’ai en fait découvert un beau roman initiatique. L’autrice y reprend des débats en vogue sur la part de l’inné et l’acquis, défend les principes d’éducation rousseauistes. Au-delà de la relation orageuse entre les deux cousins, apparaissent des personnages très intéressants, comme Patience, rétif à la scolarité mais véritable poète et philosophe, qui découvre seul des idées socialistes et annonce les révolutions futures.

« (…) Peut-être suis-je le premier ignorant qui ait deviné ce dont il n’avait aucune idée communiquée du dehors. Peut-être aussi que bien d’autres avant moi se sont inquiétés de ce qui se passait en eux-mêmes, et sont morts sans en trouver le premier mot. Pauvres gens que nous sommes ! ajoutait Patience ; on ne nous défend ni l’excès du travail physique, ni celui du vin, ni aucune des débauches qui peuvent détruire notre intelligence. Il y a des gens qui payent cher le travail des bras, afin que les pauvres, pour satisfaire les besoins de leur famille, travaillent au-delà de leurs forces ; il y a des cabarets et d’autres lieux qui dangereux encore, où le gouvernement prélève, dit-on, ses bénéfices ; il y a aussi des prêtres qui montent en chaire pour nous dire ce que nous devons au seigneur de notre village, et jamais ce que notre seigneur nous doit. Il n’y a pas d’écoles où l’on nous enseigne nos droits, où l’on apprenne à distinguer nos vrais et honnêtes besoins des besoins honteux et funestes, où l’on nous dise enfin à quoi nous pouvons et devons penser quand nous avons sué tout le jour au profit d’autrui, et quand nous sommes assis le soir au seuil de nos cabanes à regarder les étoiles rouges sortir de l’horizon. » (p. 1094)

Le thème de la révolution française imminente renvoie à Consuelo. A l’instar de la vie de la cantatrice,  il s’agit ici d’un roman historique, se déroulant vers les années 1770-1780 ; certains personnages participent en effet à la guerre d’indépendance des Etats-unis. Il est souvent fait allusion à l’évolution des mentalités, prête à renverser les anciens servages et à instaurer la liberté et l’égalité.

Le personnage fort d’Edmée domine tout le livre, jeune femme à la fois intelligente, belle et téméraire. C’est une héroïne portant tous les idéaux de l’écrivaine, dont la grande force morale soumet son prétendant à une continence presque perverse. Il y a la volonté chez cette femme de mener la relation et non d’y être soumise. On retrouve, comme dans d’autres romans de George Sand, le schéma du prétendant intellectuellement inférieur qui doit faire des efforts pour conquérir sa belle.

– Dites que vous me haïssez, Edmée, dites-le sans crainte, je le sais.
– Sans crainte ! Vous devriez savoir aussi que je ne vous fais pas l’honneur de vous craindre. Enfin, répondez-moi ; sans savoir ce que je prétends faire, comprenez-vous que vous devez me rendre ma liberté et renoncer à des droits barbares ?
– Je ne comprends rien, sinon que je vous aime avec fureur et que je déchirerai avec mes ongles le cœur de celui qui osera vous disputer à moi. Je sais que je vous forcerai à m’aimer, et que, si je ne réussis pas, je ne souffrirai jamais, du moins, que vous apparteniez à un autre, moi vivant. On marchera sur mon corps criblé de blessures et saignant par tous les pores avant de vous passer au doigt un anneau de mariage ; encore vous déshonorerai-je à mon dernier soupir et disant que vous êtes ma maîtresse, et je troublerai ainsi la joie de celui qui triomphera de moi ; et, si je puis vous poignarder en expirant, je le ferai, afin que dans la tombe, du moins, vous soyez ma femme. Voilà ce que je compte faire, Edmée. Et maintenant, jouez au plus fin avec moi, conduisez-moi de piège en piège, gouvernez-moi par votre admirable politique ; je pourrai être dupe cent fois, parce que je suis un ignorant ; mais votre intrigue arrivera toujours au même dénouement, parce que j’ai juré par le nom de Mauprat!
– De Mauprat coupe-jarret ! » répondit-elle avec une froide ironie ; et elle voulut sortir. (p. 1136-1137)

Ce roman aurait marqué les esprits de l’époque et inspiré certains écrivains, notamment les sœurs Brontë pour Les hauts de Hurlevent. Pour ma part, j’ai trouvé que les pages fiévreuses relatant un procès me rappelaient celui des Frères Karamazov de Dostoïevski, qui tenait George Sand en haute estime. On reste dans la veine du romantisme excessif d’Indiana et de Valentine, avec une véritable envergure politique qui en fait un roman engagé.

George Sand, Mauprat, Romans 1830, Presses de
la Cité, 1991, p. 1027-1241 (première édition en 1837).

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3 commentaires leave one →
  1. 23 août 2011 09:12

    Quel roman et Edmée quelle femme ! sans doute un de mes personnages préférés. C’est un roman que je conseille toujours pour découvrir Sand, parce que comme tu le dis on retrouve les thèmes romantiques mais en même temps la modernité de Sand et son engagement politique ! merci pour ce beau billet !
    Posté par George, 11 mars 2011 à 19:39

    Je ne connaissais pas du tout ce titre, et ta description me surprend. J’ai lu Sand il y a longtemps, j’en gardais surtout le souvenir d’un écrivain champêtre…
    Posté par Lilly, 12 mars 2011 à 11:40

    George : Oui, les personnages ont tous de fortes personnalités, même le chien ! Personnellement, je conseille « Consuelo » à tour de bras en ce moment. Je trouve que c’est un roman parfait, bien construit, avec une héroïne intéressante et une ambiance un peu gothique. Espérons que ça portera ses fruits !

    Lilly : Les romans champêtres ne sont qu’une toute petite partie de l’œuvre. Ses premiers romans ont fait scandale à leur parution tellement ils étaient passionnés !
    Posté par canthilde, 12 mars 2011 à 12:53

    Whouhahou ! Tu en parles très très bien, et tu me donnes très envie de le lire
    Posté par Céline, 12 mars 2011 à 14:49

    Alors je prends note… Consuelo et Mauprat.
    Ton dernier billet donne très envie de découvrir les personnages.
    Posté par Syl., 12 mars 2011 à 14:50

    Ton billet est passionnant ! Je n’ai pas encore lu « Les frères Karamazov », je ne pouvais donc pas penser à Dosto en lisant « Mauprat ». Comme tu le sais, j’ai beaucoup apprécié la modernité des idées défendues par George Sand. Je ne crois pas avoir parlé de Patience dans mon billet mais quel beau personnage !
    Posté par Titine, 14 mars 2011 à 12:13

    Céline : Alors je suis contente. J’ai bien aimé ce livre dans tous ses excès !

    Syl. : Et puis Indiana et la Petite Fadette, aussi.

    Titine : Du coup, tu pourras confirmer ou non cette impression que j’ai eue de relation entre les deux romans. Patience est un superbe personnage, je le préférais presque à Bernard qui est quand même très agaçant !
    Posté par canthilde, 14 mars 2011 à 22:29

    Oui,un beau billet! Je n’ai pas encore lu ce livre mais cela ne saurait tarder! Edmée semble être un personnage de femme hors du commun et j’aime beaucoup de ce que dit Patience sur les droits des pauvres! Finalement le socialisme de Sand allait loin et malgré sa foi et son catholicisme, elle n’hésitait pas à égratigner les prêtres quand ils étaient les serviteurs des riches et non de Dieu! Je ne sais pas pour Dostoievsky mais la filiation avec Les Hauts de Hurlevent (tout au moins dans le passage que tu cites) me paraît évidente.

    évidente!
    Posté par claudialucia, 15 mars 2011 à 22:24

    Oui, le passage avec Patience est une belle tirade socialiste. Tout comme dans Consuelo, elle se place du côté des (futurs) révolutionnaires, même si une certaine condescendance envers les fermiers imprévoyants apparaît aussi. Et puis elle croyait en dieu mais elle n’avait aucune pitié pour l’Eglise, qu’elle connaissait bien.
    Ma lecture des Hauts de Hurlevent commence à dater, il faudra que je m’y replonge un de ces jours !
    Posté par canthilde, 16 mars 2011 à 21:07

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