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Les Dépouilles de Poynton

19 mars 2011

Mrs Gereth fait la conquête d’une jeune amie à un moment particulièrement critique de son existence : veuve, sa propriété de Poyton passe automatiquement aux mains de son fils Owen, conformément à la loi. Elle n’est pas prête à lâcher de bon cœur son château. Pour elle, ce n’est pas un simple foyer, mais l’œuvre de toute une vie, passée à dénicher de beaux objets, des meubles plein de cachet. Seule sa nouvelle amie, Fleda Vetch, semble comprendre son amour du beau.

Il n’y a pas que les meubles que Mrs Gereth n’est pas prête à lâcher. Son entêtement est aussi le moyen pour elle d’empêcher le mariage d’Owen avec une « pimbêche », rejetonne Brigstock qui partage avec sa famille un sens étonnant du mauvais goût. Un humour cynique, assez méchant, baigne ainsi la première partie du roman.

C’était une laideur fondamentale et systématique, résultat de la nature anormale des Brigstock, chez lui le principe du goût avait été inconcevablement omis. Un autre principe, inquiétant et obscur, mais remarquablement actif, avait sévi dans l’arrangement de leur demeure, et les résultats, déprimants à contempler, prenaient l’aspect d’une futilité générale. La maison était franchement laide, mais elle aurait pu passer si les gens n’y avaient pas porté la main. Ils n’avaient pu prendre sur eux de l’épargner. Ils l’avaient surchargée d’ornements de pacotille, d’inutilités étranges, de paquets de draperies. Un goût de femme de chambre avait présidé au choix des bibelots, et des aveugles seuls auraient pu apprécier certains arrangements indescriptibles. Ils avaient eu la main malheureuse en fait de tapis et de rideaux. Leurs instinct du désastre était infaillible et ce sort cruel jeté sur eux les rendait presque tragiques. Le salon, déclarait Mrs Gereth en baissant la voix, la faisait rougit, et les nouvelles amies s’avouèrent avoir pleuré dans leurs appartements. (p. 4-5)

On comprend assez vite que la lutte autour des meubles vise indirectement les personnes. L’enjeu est aussi bien dans les « chers objets » que dans l’être aimé. Peut-être que toute cette comédie n’est qu’un moyen spectaculaire d’empêcher son fils de se marier tout court. Elle ne serait cependant pas opposée à un mariage avec Fleda, ce qui lui permettrait de garder le contrôle sur tout, de trôner au milieu de ses meubles et de sa famille reconnaissante. Fleda, très attachante dans son intégrité et sa sincérité, apparaît comme une marionnette. Ses sentiments sont instrumentalisés au service d’une guerre qui la dépasse, étant concentrée sur ses minces espoirs, attachée à ne pas perdre sa dignité. La fin offre une ellipse superbe de cruauté.

Elle reprit :
– Ce que vous voulez que je dise de votre part à votre mère, c’est que vous demandez une restitution immédiate et, pour ainsi dire, complète ?
– Oui, c’est cela. Ce sera excessivement aimable de votre part.
– Très bien. Voulez-vous m’attendre ?
– Pour avoir la réponse de maman ?
Owen prit un air effrayé et perplexe. Sa nervosité croissait devant une définition aussi claire de sa situation.
– Je peux, dit-il en regardant ses gants, vous savez, lui donner un jour ou deux. (p. 75)

Henry James, Les Dépouilles de Poynton, Calmann-
Lévy, 1991, 241 p. (The Spoils of Poynton, 1897)

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3 commentaires leave one →
  1. 23 août 2011 09:11

    Je ne connaissais pas du tout ce roman de Henry James et il est très tentant je dois dire! Merci pour cette découverte!
    Posté par Allie, 19 mars 2011 à 21:13

    Allie : je lui ai trouvé beaucoup plus de peps que la Tour d’ivoire. Déjà, il est terminé, et puis en moins de 300 pages il présente bien le drame et sa résolution, sans trop s’attarder sur les détails (sa spécialité, il faut bien le dire !).
    Posté par canthilde, 20 mars 2011 à 12:25

    C’est celui que j’ai prévu de lire pour enfin débuter mon challenge Henry James
    Posté par Lou, 03 avril 2011 à 22:25

    Lou : C’est un très bon début pour ton challenge ! Vraiment, je l’ai trouvé parfait ce roman, alors que ses pavés habituels sont toujours un peu trop bavards. Il me reste Reverberator sur ma liste et j’aurai fini.
    Posté par canthilde, 11 avril 2011 à 22:38

  2. 8 octobre 2011 04:39

    This may be this blog’s greatest piece I have seen

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