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Indiana

2 avril 2011
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Élevée dans l’île Bourbon, ancien nom de la Réunion, Indiana n’a que dix-neuf ans lorsque son mari, le rébarbatif colonel Delmare, l’emmène en France afin de développer ses affaires. Dans leurs bagages, ils ramènent Noun, sœur de lait d’Indiana et Ralph Brown, cousin renfrogné de cette dernière. On comprend vite que la frêle jeune femme n’est pas heureuse dans ce mariage de pure convenance. Un incident lui fait rencontrer son voisin, Raymon de Ramière, mondain brillant, toujours occupé d’une nouvelle conquête amoureuse, la dernière en date n’étant autre que la belle Noun. Il l’oublie aussitôt pour reporter tous ses sentiments sur sa maîtresse. Sa légèreté et son profond égoïsme feront le malheur des deux femmes.

Le soir, Raymon eut de l’esprit. Il y avait beaucoup de monde, et on l’écoutait ; il ne put se dérober à l’importance que lui donnaient ses talents. Il parla, et, si Indiana eût été vaine, elle eût goûté son premier bonheur à l’entendre. Mais son esprit droit et simple s’effraya, au contraire, de la supériorité de Raymon ; elle lutta contre cette puissance magique qu’il exerçait autour de lui, sorte d’influence magnétique que le ciel ou l’enfer accorde à certains hommes, royauté partielle et éphémère, si réelle, que nulle médiocrité ne se dérobe à son ascendant, si fugitive, qu’il n’en reste aucune trace après eux, et qu’on s’étonne après leur mort du bruit qu’ils ont fait pendant leur vie.
Il y avait bien des instants où Indiana se sentait fascinée par tant d’éclat ; mais aussitôt elle se disait tristement que ce n’était pas de gloire, mais de bonheur qu’elle était avide. Elle se demandait avec effroi si cet homme, pour qui la vie avait tant de faces diverses, tant d’intérêts entraînants, pourrait lui consacrer toute son âme, lui sacrifier toutes ses ambitions. Et, maintenant qu’il défendait pied à pied avec tant de valeur et d’adresse, tant de passion et de sang-froid, des doctrines purement spéculatives e des intérêts entièrement étrangers à leur amour, elle s’épouvantait d’être si peu de chose dans sa vie, tandis qu’il était tout dans la sienne. Elle se disait avec terreur qu’elle était pour lui le caprice de trois jours, et qu’il avait été pour elle le rêve de toute une vie. (p. 71)

J’ai lu ce livre pour la première fois vers l’âge de treize ans. J’en attendais de l’amour romanesque, un soupçon de volupté, des sentiments puissants. Cette lecture m’avait laissée dépitée : que de sensiblerie chez cette héroïne, sur le point de défaillir après un baiser sur la main ! Ce n’était pas un roman sur le triomphe de l’amour, mais sur les ravages de la séduction. Le jeune premier n’avait rien d’un prince charmant et je ne comprenais pas pourquoi il n’aimait pas Indiana, après lui avoir couru après. Voilà qui ne faisait pas du tout mon affaire et je l’avais chassé de mon esprit, au point d’avoir complètement oublié la fin, une vingtaine d’années plus tard.

Aujourd’hui, j’ai davantage apprécié cette dissection cruelle de la passion, ce rapport de force impitoyable entre un séducteur cynique et une jeune femme dont la naïveté prend la forme d’un sentiment impétueux, bien trop violent pour la tiédeur de l’époque.

Raymon fut effrayé de la voir courir ainsi, se livrant sans peur à la fougue de ce cheval qu’elle connaissait à peine, le lancer hardiment dans le taillis, éviter avec une adresse étonnante les branches dont la vigueur élastique fouettait son visage, franchir les fossés sans hésitation, se hasarder avec confiance dans les terrains glaiseux et mouvants, ne s’inquiétant pas de brises ses membres fluets, mais jalouse d’arriver la première sur la piste fumante du sanglier. Tant de résolution l’effraya et faillit le dégoûter de Mme Delmare. Les hommes, et les amants surtout, ont la fatuité innocente de vouloir protéger la faiblesse plutôt que d’admirer le courage chez les femmes. L’avouerai-je ? Raymon se sentit épouvanté de tout ce qu’un esprit si intrépide promettait de hardiesse et de ténacité en amour.(p. 78-79)

Le roman ne se limite cependant pas à cet aspect sentimental. Il évoque le contexte politique de l’époque, s’essaie à la sociologie des salons mondains. George Sand n’avait pas encore voyagé en dehors de la France depuis sa petite enfance et s’appuie sur les récits d’un ami pour décrire l’île Bourbon, avec un idéalisme exotique qui rappelle Paul et Virginie. Elle fait preuve enfin d’une morale en avance sur son temps, en condamnant plus la séduction perfide que l’adultère en tant que tel et en faisant faire à l’un de ses personnages l’éloge du suicide.

George Sand, Indiana, Romans 1830, Presses de
la Cité, 1991, p. 7-189 (première édition en 1832).

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2 commentaires leave one →
  1. 23 août 2011 09:10

    Je suis heureuse de voir que ce roman te plait autant !! Il m’a enchantée …
    Posté par Céline, 03 avril 2011 à 19:19

    Franchement, moi aussi, alors que j’avais ce souvenir négatif d’une première lecture. J’ai vu les progrès accomplis depuis Rose et Blanche.
    Posté par canthilde, 11 avril 2011 à 22:40

    merci de m’avoir redonné le lien
    Posté par George, 24 avril 2011 à 07:55

Trackbacks

  1. George Sand et Nous : Challenge ! «

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