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Humiliés et offensés

11 avril 2011

Depuis le temps que je voulais le lire, celui-là ! C’est donc officiel, j’ai lu tous les romans de Dostoïevski. Il me reste un recueil de ses derniers textes plus courts et un projet pour me faire plaisir : relire Crime et Châtiment, dont ma lecture remonte à seize ans ! Je suis sûre que je l’apprécierai encore plus aujourd’hui.

Nous faisons donc connaissance avec Vania, véritable alter ego de l’auteur, un écrivain débutant qui vient de publier son premier roman et peine à faire avancer sa carrière littéraire. Il espère épouser Natacha, arrive à convaincre les parents de celle-ci de son avenir prometteur, malgré leurs réticences sur son métier. Il y a de nombreuses allusions à l’intrigue et aux personnages du premier roman en question, correspondant trait pour trait aux Pauvres gens, au point qu’on se demande quelle est au juste la part autobiographique de ce livre.

J’avais remarqué que, dans un logement étroit, même les pensées se sentent à l’étroit. Or, moi, quand je réfléchissais à mes futurs romans, j’avais toujours aimé marcher de long en large dans la pièce. A propos : j’ai toujours préféré réfléchir à mes œuvres et rêver au moment où elles seraient écrites que les écrire en vrai, et, je vous jure, ce n’est pas la paresse qui en est cause. Quoi donc alors ? (p. 9)

Une vilaine affaire oppose les parents de Natacha au comte Piotr Alexandrovitch Valkovski, dont ils sont les intendants de la propriété. La passion que Natacha éprouve pour le fils du prince, Aliocha, ne fait qu’envenimer les choses. Vania voit toutes ses espérances s’envoler mais reste fidèle à cette famille à laquelle il est très attaché. Il observe avec attention la folie qui les prend tous, les rancunes, vengeances et amours désespérées qui les animent.

Natacha était un être méfiant, mais au cœur pur et sincère. Sa méfiance venait d’une source pure. Elle était fière, et fière avec noblesse, et était incapable de supporter que ce qu’elle considérait comme la chose la plus importante au monde fût l’objet de sarcasme devant ses propres yeux. Elle n’aurait, certes, répondu que par le mépris à celui d’un homme méprisable, mais, malgré tout, elle aurait eu le cœur gros de voir moqué ce qu’elle considérait comme le saint des saints, quel que fût celui qui se moquait. Cela ne venait pas d’un manque de fermeté. Cela venait aussi un peu d’une ignorance du monde, d’un manque d’habitude de contact avec les gens, d’être restée enfermée dans son coin. Elle avait passé toute sa vie dans son coin, sans presque jamais en sortir. Et, finalement, le trait caractéristique des gens les plus bienveillants, qui lui venait peut-être de son père, – de couvrir les gens de compliments, de les considérer obstinément comme meilleurs qu’ils ne le sont vraiment, d’exagérer dans leur fougue tout ce qu’ils ont de bien, – cela la possédait au plus haut point. Ces gens-là, par la suite, souffrent beaucoup d’être désenchantés ; et ils souffrent encore plus quand ils sentent que c’est leur faute. Pourquoi attendaient-ils ce qu’on ne pouvait leur donner ? Et ces gens-là sont toujours l’objet de telles déceptions. Le mieux est qu’ils restent tranquillement dans leur coin et ne sortent jamais dans le monde ; j’ai même remarqué qu’ils aiment leur coin si fort qu’ils s’ensauvagent dedans. Du reste, Natacha avait eu à subir beaucoup de malheurs, beaucoup d’humiliations. C’était un être déjà malade, et l’on ne peut l’accuser, si tant est qu’il puisse y avoir une accusation dans ce que je dis là. (p. 205-206)

Lui-même se veut détaché, mais se voit bientôt chargé de l’entretien d’une pauvre orpheline que sa logeuse tentait de prostituer. C’est ici que l’histoire devient poignante : la petite Nelly, peut-être la plus « humiliée et offensée » de tous, sera utilisée par des gens pourtant affectionnés pour leurs propres intérêts. La fin de la page 500 est à fendre le cœur…

Dostoïevski déploie tout son talent dans la description de la personnalité du prince, personnage de mondain brillant et pervers. Dépravé, rejetant toute sentimentalité, d’un cynisme sans fond : c’est entre les mains d’un tel personnage qu’est détenu le destin de tous les autres. Si l’on y voit une métaphore du monde dominé par levice et l’argent, aucun doute, c’est bien l’œuvre la plus pessimiste de l’auteur.

Fédor Dostoïevski, Humiliés et offensés, Actes Sud,
2000, 542 p. (Ounijennyé i oskorblionnyé, 1861)

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One Comment leave one →
  1. 23 août 2011 09:09

    Je crois que je n’ai jamais rien lu de Dostoievski… Les russes me font un peu peur, et on m’a offert Crimes et châtiments, mais en Pléiade, le genre de collection qui m’impressionne déjà suffisamment comme ça !
    Posté par Céline, 14 avril 2011 à 20:54

    Tous les Dostoïevski… respect ) Je n’ai lu que quelques écrits de lui mais un jour, je poursuivrai!
    Posté par Karine:), 17 avril 2011 à 19:33

    Céline : On t’offre de beaux cadeaux ! Il ne faut pas se laisser impressionner par la taille du volume ; l’histoire va te porter, tu oublieras toutes tes craintes sur les écrivains russes.

    Karine : A part ceux lus il y a plusieurs années, il m’a fallu un peu plus d’un an, littéralement fascinée par cet auteur.
    Posté par canthilde, 22 avril 2011 à 20:08

    Je ne connais pas ce titre là Mais j’ai beaucoup de retard en ce qui concerne cet auteur, alors je ne sais pas vraiment par quoi commencer (j’ai plusieurs de ses romans dans la Pléiade, j’essaierai de piocher d’abord dans cette petite mine d’or).
    Posté par Lou, 16 mai 2011 à 22:00

    Voilà une lourde responsabilité, que de t’indiquer par quel Dostoïevski commencer ! Si tu attaques par Crime et châtiment, puis les Frères Karamazov, puis Les possédés, c’est sûr, tu vas devenir accro. Bonne découverte (comme je t’envie…) !
    Posté par canthilde, 17 mai 2011 à 21:43

    Je l’ai beaucoup lu lorsque j’étais adolescente,Crime et châtiment, Les Frères Karamazov, les Démons…. et j’étais vraiment passionnée. A l’âge adulte, j’ai préféré des récits plus courts, l’Eternel mari, le Double ( très bons voire meilleurs). Je ne sais pas si je me replongerais dans un gros roman de lui.
    Je suis loin d’en avoir lu autant que toi!
    Posté par dominique, 19 mai 2011 à 11:10

    Je crois que je préfère ses longs romans, avec les passages où les personnages rêvent, délirent, pètent les plombs. Toute son œuvre est intéressante mais un peu répétitive à tout lire à la suite, comme je l’ai fait.
    Posté par canthilde, 22 mai 2011 à 17:49

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