Skip to content

Lélia

18 avril 2011
tags: , ,

La belle Lélia a séduit un jeune poète idéaliste, Sténio. Mais elle joue avec ses sentiments, le fait espérer puis le rejette. Pour lui, c’est le premier amour. Naïf, confiant, il souffre beaucoup. Elle lui présente alors Trenmor, un ami qu’il jalouse, évidemment, pour lui montrer l’étendue de sa méprise. Trenmor est un ancien joueur repenti, dont elle apprécie la présence calme et résignée. Sténio n’est pas d’humeur à comprendre la leçon.

Que t’importe cela, jeune poète ? Pourquoi veux-tu savoir qui je suis et d’où je viens ?… Je suis née comme toi dans la vallée des larmes, et tous les malheureux qui rampent sur la terre sont mes frères. Est-elle donc si grande, cette terre qu’une pensée embrasse, et dont une hirondelle fait le tour dans l’espace de quelques journées : Que peut-il y avaoir d’étrange et de mystérieux dans une existence humaine ? Quelle si grande influence supposez-vous à un rayon de soleil plus ou moins vertical sur nos têtes ? Allez ! ce monde tout entier est bien loin de lui ; il est bien froid, et bien pâle, et bien étroit. Demandez au vent combien il lui faut d’heures pour le bouleverser d’un pôle à l’autre.
Fussé-je née à l’autre extrémité, il y aurait encore peu de différence entre toi et moi. Tous deux condamnés à souffrir, tous deux faibles, incomplets, blessés par toutes nos jouissances, toujours inquiets, avides d’un bonheur sans nom, toujours hors de nous, voilà notre destinée commune, voilà ce qui fait que nous sommes frères et compagnons sur la terre d’exil et de servitude. (p. 388-389)

Lélia cherche alors à s’isoler. Elle quitte son jeune prétendant pour essayer de reprendre goût à une vie de fêtes. Là, elle retrouve Pulchérie, sa sœur. Leurs confidences nous révèlent que Lélia est morte intérieurement depuis bien longtemps. Trop rêveuse, et ce dès l’enfance, elle n’a cessé d’être déçue par la réalité. Idéalisant l’amour, elle n’a pu manquer de rester insatisfaite de ses manifestations physiques.

J’étais pourtant née en apparence sous d’heureux auspices. Mon front était bien conformé ; mon œil s’annonçait noir et impénétrable comme doit être tout œil de femme libre et fière ; mon sang circulait bien, et nulle infirme disgrâce ne me frappait d’une injuste et flétrissante malédiction. Mon enfance est riche de souvenirs et d’impressions d’une inexprimable poésie. Il me semble que les anges m’ont bercée dans leurs bras, et que de magiques apparitions m’ont gâtée la nature réelle avant qu’à mes yeux se fût révélée le sens de la vue. (p. 478)

Pulchérie l’exhorte à s’adonner à l’amour physique pour oublier ses tourments. Il est cependant trop tard pour que Lélia se laisse aller à une telle facilité.  Elle s’est réfugiée pendant deux ans dans un monastère en ruine, pour fuir le malheur qui s’attache à chacun de ses pas. Être essentiellement spirituel, elle s’est efforcée d’y vivre en paix, philosophant dans un cadre ascétique. Elle n’y a trouvé que l’abrutissement et le scepticisme.

Lorsque après avoir examiné avec enivrement la magnificence des couleurs et des formes qui concourent à la formation de l’univers, j’eus constaté ce que chaque classe d’être a d’incomplet, d’impuissant et de misérable ; quand j’eus reconnu que la beauté était compensée chez les uns par la faiblesse, que chez les autres la stupidité détruisait les avantages de la force, que nul n’était organisé pour la sécurité ou pour la jouissance complète, que tous avaient une mission de malheur à accomplir sur la terre, et qu’une nécessité fatale présidait à cet effroyable concours de souffrances, l’effroi me saisit ; j’éprouvai un instant le besoin de nier Dieu afin de n’être pas forcée de le haïr. (p. 487)

George Sand frôle ici la psychanalyse, aussi bien dans le portrait sans fard de Lélia que dans la relation ambivalente entre les deux sœurs. Elle présente bien sûr une partie de sa propre personnalité. Le parcours intellectuel de Lélia est proche du sien. On peut penser qu’elle exprime le dégoût de la vie qu’elle ressentait à cette époque.

C’est un roman très curieux, pas désagréable à lire mais éprouvant. J’ai apprécié la pseudo forme épistolaire du début, où chaque personnage exprime la difficulté d’aimer. Lélia est un personnage assez détestable, même si on s’identifie facilement à ses tourments. Elle rend méthodiquement fous les hommes qui l’entourent et court joyeusement à sa perte, sans qu’on la regrette beaucoup. Cette héroïne raisonneuse, sceptique, ce monstre qui rejette la société a suscité un énorme scandale à la sortie du roman. J’y ai trouvé le romantisme noir poussé à l’extrême ; n’importe quel autre roman de George Sand semblera gai en comparaison !

George Sand, Lélia, Romans 1830, Presses de la
Cité, 1991, p. 383-587 (première édition en 1833).

Publicités
3 commentaires leave one →
  1. 23 août 2011 09:09

    j’ai lu cette version mais pas l’autre ! roman en effet qui demande pas mal d’effort et romantique dans les règles de l’art ! merci pour ta participation. C’est un roman que je devrais relire !
    Posté par George, 19 avril 2011 à 20:36

    Romantique sombre … Je crois que je pourrais aimer ! En tout cas, les extraits que tu cites sont splendides. Je note
    Posté par Céline, 20 avril 2011 à 11:16

    George : J’ai lu le résumé de la deuxième version, qui m’a semblé assez ridicule. Après ça, j’ai hâte de lire les romans plus tardifs, avec des héroïnes positives.

    Céline : Pense « morbide » et « prise de tête » et ça résumera bien le roman et son héroïne.
    Posté par canthilde, 22 avril 2011 à 20:19

    Mais tu ne dis pas si il est véritablement scandaleux ! J’ai noté à cause du romantisme noir ! J’adore cette tendance du début XIXeme siècle… plus que ses romans champêtres
    Posté par maggie, 04 juin 2011 à 18:10

    Scandaleux, c’est difficile, à notre époque ! Les allusions à la sexualité sont audacieuses, POUR L’EPOQUE, ainsi que le rejet de la vie en société. A titre personnel, j’ai plus été « choquée » par sa façon de faire mariner Sténio, qui a des conséquences dramatiques sur le personnage.
    Posté par canthilde, 04 juin 2011 à 22:52

Trackbacks

  1. Challenge George Sand et nous « Urgonthe
  2. George Sand et Nous : Challenge ! «

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :