Skip to content

Neige

2 mai 2011

 La ville de Kars est recouverte de neige au moment où Ka s’y rend pour faire un reportage. Installé en Allemagne depuis douze ans, sa carrière de poète a pris un tour guère reluisant. Pour tout dire, il crève de faim et ne croit plus en rien. Occidentalisé, il inspire la méfiance aux habitants de Kars, prêts à voter pour les islamistes aux prochaines élections municipales. L’objet de son enquête a de quoi énerver une population se sentant toujours en position d’infériorité par rapport à Istanbul ou à l’Europe : les nombreux suicides de jeunes femmes musulmanes, pourtant voilées et pieuses, sans histoires. Les femmes turques ne semblent pas très heureuses mais, comme le dit avec fatalisme l’un des personnages, « si le malheur était une vraie cause de suicide, la moitié des femmes en Turquie ne seraient suicidées. » Perplexité et consternation, donc ; une vraie musulmane ne peut se suicider.

Une fois passés les premiers moments mélancoliques, parfois douloureux − Ka a conscience d’être un raté, peut-être même bien un athée −, les quelques jours passés dans la ville belle, pauvre et triste seront riches en surprises. Il retrouve Ipek, une camarade d’université qui vient de divorcer. Elle est toujours très belle, il ne pense plus qu’à la ramener avec lui en Allemagne. Il se remet à écrire, alors que l’inspiration l’avait quitté depuis des années. Les poèmes lui tombent dessus sans crier gare ; il traverse la ville comme un fantôme, uniquement préoccupé de cette providentielle période créatrice. Même un coup d’état accompagné des pires brutalités policières ne parvient pas à le tirer de son monde intérieur. On le prend pourtant pour un intellectuel engagé et il se retrouve mêlé aux différents camps en présence.

À peine dans sa chambre d’hôtel, Ka enleva son manteau. Il ouvrit un cahier à carreaux, à la couverture verte, qu’il avait acheté à Francfort et commença à écrire son poème tel qu’il lui venait à l’esprit, mot après mot. C’était comme si quelqu’un d’autre le lui murmurait à l’oreille : il se sentit rasséréné ; cependant, il s’adonnait avec la plus grande attention à ce qu’il faisait. Comme auparavant aucun poème ne lui était venu sous l’effet d’une telle inspiration et sans interruption, il éprouva quelque doute sur sa valeur. Mais, au fur et à mesure que les vers se succédaient, sa raison lui disait que le poème était en tout point parfait, et cela accrut l’enthousiasme et le bonheur qui l’habitaient. Ainsi, sans trop s’arrêter, laissant en quelques endroits des vides pour certains mots, comme s’il les avait mal entendus, Ka écrivait trente-quatre vers. (p. 133)

L’intrigue et les personnages de Neige sont étonnament proches de ceux de Mon nom est Rouge. Ka est aussi bête et égocentrique que Le Noir. On s’intéresse vraiment à l’histoire malgré lui. Là aussi, c’est une histoire de conflit culturel entre l’Orient et l’Occident, les enjeux politiques se mêlant à la religion et aux problèmes identitaires insolubles des Turcs tels qu’ils sont montrés ici. Le narrateur, un romancier prénommé Orhan, décrit minutieusement les détails de la vie quotidienne, retranscrit de longs dialogues enflammés, fait revivre d’intenses moments dramatiques dans ce théâtre à l’échelle d’une ville. Tout tourne autour de la perte d’un livre en cours d’écriture, histoire encore plus triste que tout le reste.

Orhan Pamuk, Neige, Gallimard, « Folio », 2005, 625 p. (KAR, 2002)

Publicités
No comments yet

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :