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Jacques

14 juillet 2011
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Non mais franchement, quelle idée d’intituler un roman « Jacques » ! Existe-t-il prénom plus banal, plus anti romanesque que Jacques ? Jacques, enfin !…

Et pourtant, lorsque la jeune Fernande de Theursan, fraîchement sortie du couvent, pose les yeux pour la première fois sur cet ami de ses hôtes, on n’est pas loin de céder à la même fascination qu’elle. Homme tourmenté, fier, et cependant enjoué et serviable, le capitaine Jacques, immensément riche, est un objet de fantasme idéal pour une oie blanche de dix-sept ans, et un parti alléchant pour sa mère vénale. Dans ses lettres à son amie Clémence, Fernande exprime sa passion naissante, laquelle, pour son bonheur, est partagée. Le mariage est décidé lorsque, coup de tonnerre, Fernande apprend que son fiancé a trente-cinq ans ! Ni Jacques, ni elle, ne prête beaucoup d’attention aux mises en garde amicales sur leurs différences d’âge et de tempéraments.

Dans les différentes lettres composant ce roman épistolaire, le mariage n’est guère idéalisé. Clémence déplore l’éducation toute domestique des femmes, qui ne les prépare en rien à la vie d’adultes et les expose à nombre de déconvenues. Sylvia, la demi-sœur de Jacques, d’un tempérament impétueux, juge que les attentes sentimentales de Fernande, peu en rapport avec l’expérience de Jacques, feront de leur vie commune un enfer. Jacques lui-même concède que le mariage est la seule manière socialement admise d’assouvir sa passion, tout en portant un amour sincère, mais désabusé, à sa jeune épouse :

La société va vous dicter une formule de serment. Vous allez jurer de m’être fidèle et de m’être soumise, c’est-à-dire de n’aimer jamais que moi et de m’obéir en tout. L’un de ces serments est une absurdité, l’autre une bassesse. Vous ne pouvez pas réponde de votre cœur,  même quand je serais le plus grand et le plus parfait des hommes. Vous ne devez pas me promettre de m’obéir, parce que ce serait nous avilir l’un et l’autre. Ainsi, mon enfant, prononcez avec confiance les mots consacrés sans lesquels votre mère et le monde vous défendraient de m’appartenir ; moi aussi je dirai les paroles que le prêtre et le magistrat me dicteront, puisqu’à ce prix seulement il m’est permis de vous consacrer ma vie. mais à ce serment de vous protéger que la loi me prescrit, et que je tiendrai religieusement, j’en veux joindre un autre que les hommes n’ont pas jugé nécessaire à la sainteté du mariage, et sans lequel tu ne dois pas m’accepter pour époux. Ce serment, c’est de te respecter, et c’est à tes pieds que je veux le faire, en présence de Dieu, le jour où tu m’auras accepté comme époux. (p. 852-853)

Leur mariage ne s’avère pas une grande réussite. Jacques invite Sylvia à les rejoindre, au risque de provoquer la jalousie de Fernande. Sylvia traîne à sa suite un jeune amant malheureux, qu’elle martyrise de sa froideur. Leur relation ressemble beaucoup à celle de Lélia et de Sténio. Contrairement au triste poète, Ocave va se trouver comblé entre Sylvia et Fernande, ne sachant plus où donner de la tête, étourdi et aventureux.

Mais ces aventures m’amusent et m’occupent ; j’ai vingt-quatre ans, cela m’est bien permis. Le beau temps, le clair de lune, cette vallée sauvage et pittoresque, ces grands bois pleins d’ombre et de mystère ; ce château à mine vénérable, qui est assis gravement sur le doux penchant d’une colline ; ces chasseurs qui arpentent la vallée et la font retentir des hurlements des chiens et des sons du cor ; ces deux chasseresses, plus belles que toutes les nymphes de Diane, l’une brune, grande, fière et audacieuse, l’autre blonde, timide et sentimentale, montées toutes deux sur des chevaux superbes et galopant sans bruit sur la mousse des bois : tout cela ressemble à un rêve, et je voudrais ne pas m’éveiller. (p. 917)

Les lettres échangées entre ces personnages en proie à de violentes passions sont d’un style impeccable, souvent lyrique. George Sand s’affranchit de la morale de son époque et présentant une situation très scabreuse comme l’expression des sentiments les plus purs et les plus naturels des personnages. On pense aux Affinités électives de Goethe, lorsqu’il apparaît qu’il ne sert à rien de lutter contre un penchant pour une personne semblable sur le plan de l’intelligence et des émotions. Dans la quête de l’âme sœur, malheureusement, tout le monde ne gagne pas et cette histoire se termine sur une note tragique.

George Sand, Jacques, dans Romans 1830, Presses de la
Cité, 1991, p. 813-1026 (première édition en 1834)

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5 commentaires leave one →
  1. 16 juillet 2011 22:13

    Tu me fais découvrir un nouveau livre pour mon challenge de George Sand. Je n’en reviens pas de voir tout ce que la grande dame a pu écrire!

  2. 19 juillet 2011 11:00

    J’aime beaucoup ton billet, qui me donne grande envie de lire ce roman !!

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