Skip to content

La Romance de Ténébreuse

27 juillet 2011

Marion Zimmer Bradley, pour moi, ça a été pendant des années les Dames du Lac, deux livres bien sympathiques réinterprétant le cycle Arthurien avec passions, magie, intrigues de cour. Un jour, en passant dans une librairie, je me suis rendue compte que l’étagère « Bradley » était assez monstrueuse et comportait une bonne trentaine de titres différents, tous en science fiction. Alors, j’ai décidé de lire le premier de la série, ne sachant pas du tout dans quoi je m’aventurais.

Atterrissage sur Ténébreuse

Malgré son titre ridicule (vive la traduction !), La Planète aux vents de folie m’a scotchée et je l’ai terminée en quelques heures. Je défie quiconque de lire ce premier tome sans avoir envie de se plonger dans la suite.

Tout commence comme un roman classique de science fiction, par le crash d’un vaisseau de colonisation terrien sur une planète inconnue. Qu’à cela ne tienne, le groupe d’écossais prônant des valeurs traditionnelles avait de toute façon l’intention de s’installer quelque part. Le problème, c’est que le climat est vraiment pourri… La planète est ainsi baptisée Ténébreuse, en référence aux nuages et tempêtes de neige qui surviennent à la tombée de la nuit (chaque jour !). Le soleil de cette planète est en fin de course, énorme étoile rouge ne parvenant pas à la réchauffer suffisamment.

On suit les tribulations des premiers explorateurs qui ne découvrent que progressivement dans quel merdier ils se sont fourrés. D’abord, la région est à peine vivable sans équipement de haute montagne ; ensuite, il y a de vilaines bestioles qui viennent les embêter ; pour finir, même les fleurs ne sont pas du tout innocentes, et rien ne pourra empêcher la petite société hautement organisée et hiérarchisée de sombrer dans la pure orgie. A la fin, certaines personnes découvriront l’existence de mystérieux cristaux bleus.

Les humains sont tellement prévisibles… (Les Ages du Chaos, Les Cent royaumes)

Je croyais continuer l’histoire avec Reine des orages, mais pas du tout, le roman fait un bond de plusieurs centaines d’années en avant et on se retrouve en pleine société féodale, telle que la colonie terrienne a évolué sans contact avec l’empire. La vie n’y est pas très marrante. Femmes et hommes ont découvert les étonnantes possibilités des matrices, ces gros cristaux bleus qui décuplent les pouvoirs psys, appelés laran. Tout le monde ne possède pas le même don : il y en a qui prévoient l’avenir, d’autres communiquent avec les animaux, ou prennent le contrôle de la météo. Les guerres font rage, utilisant des armes redoutables amplifiées par ces mêmes matrices. Un système de reproduction s’est mis en place pour cultiver les dons, associé à une société férocement patriarcale. Les filles ne sont guère autre chose que des vaches reproductrices, choisies pour leur pedigree.

Un seul point commun entre les diverses héroïnes de ces histoires sans continuité entre elles : fuir leur famille autoritaire, trouver l’épanouissement entre développement de leur don et découverte de l’amour. Y’a pas à dire, c’est un message puissant et toujours efficace. J’ai beaucoup aimé La belle fauconnière, qui décrivait très bien l’élevage des rapaces et m’a appris plein de choses. Tous les livres de cette période ne sont pas des chefs d’œuvre, mais chacun contient son petit moment de bravoure, telle la bataille des lapins-guerriers à la fin des Héritiers d’Hammerfell.

Ah, tu voulais un brûlot féministe ?! (Redécouverte, Les Amazones libres)

Sans le savoir, je cherchais ça depuis longtemps : un livre où tous les personnages significatifs soient des femmes. Ce n’est pas si courant dans la littérature. Cette période commence par le très attendu contact entre l’empire terrien et sa colonie perdue. C’est ici que la catégorie « science fantasy » prend tout son sens, puisque les personnages évoluent entre le Q.G. terrien hautement technicisé et la civilisation ténébrane qui a abandonné bon nombre de ses technologies dangereuses à la fin des Ages du Chaos.

L’ordre des Renonçantes s’est développé sur Ténébreuse, regroupant toutes les femmes victime des violences masculines, ou souhaitant simplement être libérées des obligations familiales. Elles sont guides de haute montagne, guérisseuses, sages-femmes. Leur organisation va séduire la terrienne Magda qui se rend compte des limites de sa société théoriquement plus évoluée. Elle se prend d’affection pour la Renonçante Jaelle, et les voilà parties en vadrouille, suscitant l’incompréhension de leur milieu respectif.

Les hommes n’ont que le mauvais rôle dans cette période. Les héroïnes découvrent les joies de l’amour saphique et de la sororité. Le manifeste des Renonçantes est un manuel de libération féminine à lui tout seul. MZ Bradley a commencé à écrire la Romance de Ténébreuse dans les années 70, et les préoccupations des mouvements féministes sont présentes à chaque page. Bien que je trouve pour ma part qu’elle insiste un peu trop sur le côté contraception et contrôle des naissances, un sujet que je trouvais soporifique au possible il y a quelques années, ne me sentant pas concernée, mais qui s’est révélé malheureusement actuel avec les fermetures récentes de centre IVG.

Au secours, ma Gardienne a les canaux bouchés ! (L’Age de Damon Ridenow)

Cette période s’avère à la fois très compliquée et simpliste. Presque complètement dépourvus d’intrigues consistantes, les livres racontent les éprouvants conflits intérieurs de personnages en proie à des pulsions sexuelles fortement perturbées. La technologie des matrices s’est développée dans les tours, employant des Gardiennes télépathes vouées à rester vierges sous peine de confusion dans leurs canaux (flux d’énergie dans le corps), le laran venant se substituer à l’énergie sexuelle. La fonction ne manque pourtant pas de candidates, attirées par le prestige du statut de Gardienne. Mais la réussite en ce domaine se paie très cher.

Pauvre Gardienne. Après s’être durement entraînée pendant des années, elle découvre qu’il est beaucoup plus intéressant de s’accoupler avec un grand rouquin télépathe que de servir de courroie de transmission. Et c’est là que les ennuis commencent. Car toute Gardienne est conditionnée à repousser les avances masculines, et à tuer par l’esprit si besoin est. Alors la nuit de noces peut faire mal, surtout pour le mari.

La même intrigue se répète à plusieurs reprises : un jeune terrien débarque sur Ténébreuse, pas très content. Il découvre ses pouvoirs psy et son origine Comyn. Du coup, il va beaucoup mieux et s’empresse de se marier avec une cousine ou une amazone de passage. Cette suite de cinq livres s’est avérée poussive, pénible à terminer, et seule la perspective de longs trajets en métro à observer des gens envoûtés par leur  dernier best seller m’en a fait venir à bout. Et puis, quand on s’est déjà envoyé dix tomes, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

L’épopée science fantasy (L’Age de Regis Hastur)

Avec l’Héritage d’Hastur, j’ai retrouvé de bonnes raisons de continuer la lecture d’un cycle qui commençait à me donner envie de bâiller : intrigue, style et humour sont enfin présents. A se demander si c’est la même personne qui a écrit tous les livres.

Pourtant, je n’ai pas retrouvé mes chères amazones. Ce sont encore des héros masculins, empêtrés dans des problèmes compliqués de successions. Pour la première fois, on quitte Ténébreuse pour parcourir brièvement d’autres planètes, où sont venus s’échouer quelques télépathes en perdition. On finit par s’attacher aux jeunes seigneurs Comyn qui tiennent l’avenir de Ténbreuse entre leurs mains : Régis Hastur, appelé à gouverner, Danilo son ami et écuyer, Lew Alton, promis à un avenir tourmenté. Mais aussi à Dyan Ardais, cruel commandant de la Garde, inflexible dans son travail et pervers dans sa vie privée. MZB continue d’explorer toutes les facettes de la sexualité, cette fois entre hommes. Le tout en reste aux évocations, elle parle beaucoup plus du désir que des actes en eux-mêmes.

Il faut attendre la Chanson de l’exil pour voir réapparaître une héroïne au caractère bien trempé. Ouf, ça me manquait. Surtout qu’elle me ressemble un peu, cette Margaret qui a passé trop de temps dans les bouquins. J’ai trouvé enfin un bon équilibre entre éléments futuristes et société féodale, science et magie. L’action est présente, bien qu’une bonne partie de l’intrigue se passe dans la tête des personnages. L’histoire est intéressante, on s’attache, on sursaute, on s’émeut. Les Casseurs de monde peut être considéré comme le dernier de la série, bien qu’il s’intercale entre l’Exil de Sharra et la Chanson de l’exil : il y a des révélations sur les pouvoirs psy, les origines des Comyn, ce qui s’est passé entre la Planète aux vents de folie et Reine des orages.

Mais que nous arrive-t-il, Keral ?

La Romance de Ténébreuse est une série facile à lire, au style très simple. La traduction française est à de nombreuses reprises franchement limite, ce qui gâche un peu le plaisir. Style familier au détour d’une phrase, fautes de frappe, le lot de la littérature fantasy telle qu’elle est publiée en France.

MZ Bradley peine à reconstituer un monde à part entière. Déjà, l’absence de cartes rend difficile le repérage des différentes régions. On sait qu’une immense chaîne de montagnes couvre la moitié de la planète, on parcourt les forêts, les domaines, on entend vaguement parler de déserts, d’une mer qu’on ne voit jamais, tout ça reste imprécis. Remarque, les cartes dans les sagas sont une véritable plaie, je passe mon temps à les retourner dans tous les sens pour essayer de m’y retrouver.

Les livres n’ont pas été rédigés dans l’ordre chronologique, et il y a des incohérences. Par exemple, qu’est-ce que c’est que ce culte de Sharra qui débarque sans même une allusion dans les tomes précédents ? Et pourquoi ne pas avoir mieux exploité ses races locales ? Les chiéris sont honteusement sous-exploités en vingt tomes, de même que les hommes-chats et les autres créatures qui ne jouent qu’un rôle de figuration. Quand on pense à ce que fait JK Rowling avec les elfes de maison ! Et qu’en est-il vraiment des matrices, comment ont-elles été fabriquées ?

Au niveau de l’inspiration de Marion Zimmer Bradley, l’intrigue n’a rien d’ébouriffant. Il y a de la passion, mais ça manque de souffle. Elle se sent obligée de faire vivre à tous ses héros et héroïnes une grande passion romantique, seul le choix de l’objet du désir apporte un peu d’originalité : un médecin télépathe névrosé et un alien hermaphrodite s’aimaient d’amour tendre… Et je me suis surprise à éclater de rire face aux clichés de certaines scènes d’amour, tellement naïves. « Il eut à peine conscience de ce qui se passait, mais en l’espace de quelques secondes, ils étaient nus, allongés dans l’herbe et s’étreignaient tendrement. Haleine contre haleine, chair contre chair, dans l’humidité des fleurs parfumées, ils mêlaient leurs soupirs, tandis que les derniers danseurs abandonnaient la ronde pour l’amour, la passion brûlante, les râles de plaisir, l’infini au creux des reins. » (oui, en fait, c’est une scène d’orgie). « L’infini au creux des reins », vraiment… je demande à voir…

La fin des livres est souvent lourdingue et grandiloquente, dans le style les héros regardent vers l’horizon lointain, plein d’espoir pour l’avenir. Ou au contraire sont maudits pour l’éternité. Finalement, ce que je reproche le plus à MZB, c’est son manque d’humour. Tout le monde se prend beaucoup trop au sérieux, les personnages sont pris dans le carcan des dynasties et de la morale, ne s’évadant que par le sexe. MZB a visiblement cherché à résoudre ses propres problèmes avec cette saga, rejouant à chaque roman le bon vieux scénario du vilain petit canard. Un personnage est mal dans sa peau depuis des années, personne ne le comprend, il est hypersensible et ne supporte pas le contact physique, sauf avec quelques copines d’orgasmes qui le laissent insatisfait ; en plus, il ne passe pas inaperçu avec sa resplendissante chevelure rousse. Il débarque sur Ténébreuse et tout s’explique : il est télépathe, d’une noble famille de surcroît, et va enfin pouvoir s’éclater dans la vie (et au lit). Tiens, je ne serais pas télépathe Comyn, moi, par hasard ? Cela expliquerait bien des choses…

Marion Zimmer Bradley, La Romance de Ténébreuse

Publicités
2 commentaires leave one →
  1. 27 juillet 2011 20:38

    Ce post m’a ramené quelques années en arrières. Voilà ce que j’en dirai sur mon blog (d’ici un jour ou deux)

    J’ai été un grand fan de cette série quand j’avais 17 ans, j’y ai découvert des personnages féministes, des personnages homosexuels, des brutes, des psykers, des écossais… Je crois bien avoir lu tous les livres recensés par Urgonthe et je n’en ai plus qu’un souvenir très flou. Je songe une fois tous les cinq ans à faire jouer des histoires dans cet univers de science-fantasy et je me demande si un background de jeu a déjà été publié (quelqu’un sait ?). Les lecteurs attentifs (très attentifs) auront noté qu’on voit des hommes-chats dans le Royaume Blessé. La lecture de ce post m’a rappelé d’où, à la base, ils venaient.
    Je ne me sens pas tenté par une relecture. Mais ce sont de bons souvenirs… Merci Urgonthe !

    • 14 août 2011 18:12

      Contente si ça te rappelle de bons souvenirs ! Ma lecture du cycle commence à dater aussi, cette note de lecture remonte à plusieurs années. Je ne m’y connais pas du tout en « background de jeux », ce n’est pas mon truc ! 😉 Mais je comprends que tu trouves cet univers tellement évocateur ; même si j’ai trouvé les différents tomes de cette série inégaux, je me sentais chez moi sur Ténébreuse. La qualité littéraire n’avait plus aucune importance…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :