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Notes d’hiver sur impressions d’été

16 août 2011

Dostoïevski a parcouru l’Europe pour la première fois en 1862 et s’est vu réclamer ses impressions de voyage. Il s’exécute, à sa manière bien particulière, entre désenchantement et dynamitage des poncifs sur les pays idolâtrés en Russie.

Tel un touriste moderne, il a « fait » l’Allemagne, la France, l’Angleterre, la Suisse, l’Italie et l’Autriche en seulement deux mois et demi. Il remarque que beaucoup de choses sont comme en Russie. Il détaille ses compagnons de train, faisant le portrait type de telle ou telle nationalité en quelques phrases (l’Anglais est hilarant). Il se perd surtout en digressions sur l’influence culturelle de l’Europe sur la Russie, la façon dont elle se traduit dans les œuvres russes, l’attrait irrésistible exercé par la France, pays élégant, à la mode, incontournable. Il a pu observer d’autres Russes en voyage :

J’ai parlé d »eux tous, de tous ceux qui se cherchent un refuge joyeux en Europe, et, vraiment, je me disais qu’ils étaient mieux là-bas. Et pourtant, sur leurs visages, on sent une telle souffrance… Les pauvres petits ! Et cette inquiétude perpétuelle qui est la leur, et cette espèce de soif du mouvement, maladive, angoissée ! Ils se promènent tous avec des guides et ils courent avidement dans chaque ville voir les curiosités, et, réellement, comme si c’était un devoir, comme s’ils poursuivaient là leur service à la patrie ; ils ne laisseront passer aucun palais à trois fenêtre, si seulement ce palais est mentionné dans le guide, pas une seule maison de bourgmestre, qui ressemble comme une goutte d’eau à la plus banale des maisons de Moscou ou de Pétersbourg ; ils admirent la viande de Rubens et ils croient que ce sont les trois grâces, parce que c’est ce qu’il faut croire selon le guide ; ils se jettent sur la Madone de la Sixtine et ils se tiennent devant, pleins d’une attente stupide ; c’est là, n’est-ce pas, qu’il devrait arriver quelque chose, quelque chose devrait sortir de sous le plancher et dissiper leur angoisse sans objet, leur fatigue. Et ils s’éloignent, étonnés qu’il ne se soit rien passé. (p. 52-53)

Il définit Paris de manière catégorique : « Paris est la ville la plus morale et la plus vertueuse de tout le globe terrestre », avant de conter ses démêlés avec des policiers en civil entrés dans son wagon pour le surveiller, ou avec des hôteliers qui notent son signalement précis pour le transmettre à qui de droit.

Londres s’avère une ville trépidante,monstrueuse. Il s’y rend au moment de l’Exposition universelle, image de l’achèvement humain. A côté, classes populaires miséreuses, gens à moitié nus dans la rue, masse d’ouvriers se saoulant en famille le samedi soir, quartier de Hay Market où se pressent des milliers de prostituées de tout âge (douze ans pour certaines, estime-t-il). Il fait le portrait effrayant d’une population en perdition, contrastant avec les descriptions idéalisées des maisons de pasteurs à la campagne, sujet préféré des écrivains qui ignorent soigneusement le cloaque urbain.

Pour finir, il revient sur le bourgeois français, donc parisien, le peu d’impact de la Révolution française sur le sentiment réel de « fraternité » et conclut sur l’impossibilité du socialisme en France. La vraie nature du Français, c’est le tranquille égoïsme bourgeois, l’individualisme du propriétaire.

Fédor Dostoïevski, Notes d’hiver sur impressions d’été, Actes Sud,
1995, 131 p. (Zimnie Zametkio o Letnikh Vpetchatleniakh, 1863)

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4 commentaires leave one →
  1. keisha permalink
    21 août 2011 16:42

    Ayant lâchement abandonné L’idiot en plein milieu (c’est malin, je venais tout juste de mémoriser les prénoms, deuxièmes prénoms, noms, titres et diminutifs de quasi tout le monde…), peut être que je devrais lire une de ses oeuvres moins épaisse…
    Hors sujet : je viens de voir un de tes commentaires chez chiffonnette , au sujet d’un roman de Fforde. Tu as l’air fan, alors je te signale que Thursday Next a son 6ème tome sorti (en anglais seulement je crois) , et qu’il existe une série réjouissante et géniale, avec The Fouth Bear et The big over easy, et que la série avec les couleurs c’est Shades of grey, que j’ai acheté en décembre dernier je crois, je n’ai lu que deux pages, mais je sens que c’est bien!! Seul hic, il faut lire ça en VO pour l’instant…

  2. 21 août 2011 22:53

    Je comprends pour L’Idiot, c’est son pavé qui m’a le moins plu je crois. J’ignorais qu’il y avait un sixième Thursday (à quoi ça sert d’être inscrite à la page Facebook, alors ??). Pour les autres, je suis contente qu’il fasse d’autres séries mais j’ai peur de ne pas comprendre toutes ses blagues en VO, même si on doit en perdre avec la traduction.

  3. keisha permalink
    22 août 2011 10:15

    J’ai vu le sixième (one of our thurdays is missing) en librairie en angleterre, et même pas en poche. Autant dire que ça va durer encore un peu.
    Pour shades of grey, c’est en poche, pas traduit.
    Autant se lancer, donc, bon on perd peut être en compréhension, mais on n’a pas une traduction arrangée (et je ne me lancerais pas dans une traduction, ça doit être horrible à faire! ^_^)

  4. 22 août 2011 13:33

    J’attendrai, alors. Ce n’est pas comme si je n’avais rien d’autre à lire. 😉

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