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Un Hiver à Majorque

23 août 2011

En novembre 1838, un couple devenu mythique se dirige vers les îles Baléares : George Sand y emmène Frédéric Chopin, de santé fragile, et ses deux enfants Maurice et Solange. Le temps printanier de Majorque les ravit tout d’abord et convient au musicien tuberculeux, qui traîne une vilaine toux. Toutefois, le climat se mérite : « je ne puis en conscience recommander ce voyage qu’aux artistes robustes de corps et passionnés d’esprit. » Le confort y est fruste, les transports aventureux. Si l’écrivaine est enthousiasmée par la beauté des paysages, elle nourrit des sentiments peu chaleureux pour la population locale. Elle souffre de l’absence d’auberge digne de ce nom, des paysans arriérés, une population inhospitalière, voire carrément hostile lorsqu’elle craint la contagion par le malheureux pianiste.

Au début de la saison des pluies, voilà la famille chassée sans ménagement de la villa qu’elle occupait, obligée de se trouver un nouveau refuge. Elle va s’installer à la Chartreuse de Valldemosa, « le séjour le plus romantique de la terre. » Pour ce qui est des vieilles pierres, car l’atmosphère n’a rien d’idyllique. Les voyageurs doivent subir quelques servantes chapardeuses, un rôdeur ivrogne, un défilé de carnaval lugubre qui leur fait croire à une apparition infernale. George Sand s’offusque de devoir faire son propre ménage et sa cuisine, pour échapper aux puces de la servante.

Les enfants, au moins, sont comblés par leur exploration de l’immense monastère à moitié en ruine. Leur mère apprécie la nature sauvage, adore « cette montagne verdoyante, ces rochers fauves et ce palmier solitaire perdu dans un ciel rose. » Elle s’abîme dans de longues heures de contemplation.

Mais le paysage ne compense pas les paysans grossiers, sentant l’huile rance et l’ail, qui n’hésitent pas à leur vendre la nourriture à un prix exorbitant. Son ressentiment contre les Majorquins prend la forme outrée d’une condescendance à peine supportable sur cet « être imparfait ». Elle va jusqu’à les traiter de singes, de brutes sans réflexion !

Il n’y a rien de si triste et de si pauvre au monde que ce paysan qui ne sait que prier, chanter, travailler, et qui ne pense jamais. Sa prière est une formule stupide qui ne présente aucun sens à son esprit ; son travail est une opération des muscles qu’aucun effort de son intelligence ne lui enseigne à simplifier, et son chant est l’expression de cette morne mélancolie qui l’accable à son insu, et dont la poésie nous frappe sans se révéler à lui. N’était la vanité qui l’éveille de temps en temps de sa torpeur pour le pousser à la danse, ses jours de fête seraient consacrés au sommeil. (p. 1043-1044)

Pour finir, tout le monde se précipite sur le premier bateau desservant Barcelone dès le retour des beaux jours, sans le moindre regret. Le récit se ressent de cette exaspération et George Sand n’a pas craint de se mettre les Majorquins à dos en le publiant. Elle assume tout, mais tire ses propres leçons de l’expérience :

Dans les jours orageux de la jeunesse, on s’imagine que la solitude est le grand refuge contre les atteintes, le grand remède aux blessures du combat ; c’est une grave erreur, et l’expérience de la vie nous apprend que, là où on ne peut vivre en paix avec ses semblables, il n’est point d’admiration poétique ni de jouissances d’art capables de combler l’abîme qui se creuse au fond de l’âme. (p. 1177)

George Sand, Un Hiver à Majorque, dans Œuvres
autobiographiques II, Ed. Gallimard, 1971, p. 1027-1177.

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