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Rachel Ray

1 octobre 2011

Qu’y a-t-il de plus répugnant et contre-nature que deux jeunes gens qui se plaisent mutuellement et commencent à se fréquenter ? Telle est bien l’opinion de Mrs Ray, veuve on ne peut plus convenable et mère de deux jeunes femmes qui n’ont qu’à bien se tenir. A vrai dire, l’opinion est surtout émise par Dorothea, l’aînée, veuve de Mr Prime, qui a décidé de se mortifier pour les années qui lui restent à vivre en sirotant un thé infâme, tout en persécutant sa famille. Sa petite sœur, Rachel, est pourtant une jeune femme charmante, quoique ignorante des usages sociaux. Elle attire tout naturellement l’attention de Luke Rowan, le nouvel associé du brasseur de Baslehurst. Dès qu’elles ont vent de l’affaire, les deux veuves considèrent l’ami de Rachel comme la pire des abominations : un jeune homme est un loup dont il convient de se méfier.

Tout le village s’en mêle, estimant que Rachel est sortie de sa condition modeste pour se comporter en véritable gourgandine. La famille Tappitt ne digère pas que Luke Rowan soit resté de marbre face au charme des trois demoiselles de la maison. Le clan des bigots, principalement formé de Mrs Prime, Miss Pucker et Mr Prong, ne peut que persifler et jouer les oiseaux de malheur en entendant parler d’une romance parfaitement saine et naturelle.

Mrs Ray déclarait que Rachel s’était toujours conduite comme elle le devait, et que c’était elle-même qui avait eu tort de contrarier les désirs de sa fille. Cette façon d’apprécier la situation était diamétralement opposée aux idées de Mrs Prime, toujours convaincue qu’on ne devrait point permettre aux jeunes gens de se laisser aller à des affections, et qu’il fallait redouter l’approche de tout galant venu le luth à la main, la bouche pleine de propos doux, légers, aimants et frivoles. Les hommes et les femmes, dans sa théorie, avaient raison de se marier et d’avoir des enfants, mais elle pensait que les unions devaient être contractées froidement, solennellement, sans ce contentement de l’âme et cette joie extérieure qui rabaissent la dignité du sacrement. (p. 332)

Trollope signe ici une comédie merveilleusement acide, dont le milieu est proche de celui décrit dans Miss Mackenzie. L’intrigue est simple mais le sens de l’observation d’une justesse qui tient du miracle. Il décortique avec malice les petites habitudes de communautés religieuses dissidentes, à tel point que la publication du roman, destiné à une revue pieuse, lui a été refusée ! On se régale avec Mrs Prime, véritable peste bigote, dont le mari « n’avait survécu que de quelques mois au mariage. » L’impossible Mr Prong, pasteur dissident manquant de distinction mais non d’ambition, est absolument fascinant. J’aurais aimé le rencontrer plus souvent au fil des pages. On passe néanmoins plus de temps avec Mr Tappitt, unique braseur d’une région de buveurs de cidre, fort courroucé que son freluquet d’associé lui suggère des améliorations pour fabriquer de la bonne bière.

J’ai regretté que l’héroïne reste aussi passive. L’auteur pointe son caractère et son entêtement mais elle finit toujours par faire ce qu’on lui dit de faire, en bonne jeune fille victorienne. Dans cette sorte de réécriture du conte de Cendrillon, elle s’enfuit et attend que son prince vienne la chercher. En fait de prince charmant… Trollope, fort peu romantique, comme à l’ordinaire, fait écrire à un jeune homme au plus fort de la passion, dans sa première lettre à sa fiancée : « En ce moment, je suis possédé tout entier de l’idée de la bière. Le grand objet de mon ambition est de respirer les vapeurs de cuves qui soient à moi seul. » (p. 228)

L’édition proposée est une version révisée de la traduction d’époque, globalement correcte. J’ai quand même été gênée par l’emploi du terme « engagés » au lieu de « fiancés », traduction normale du « engaged » anglais. J’ai passé un très bon moment à lire ce roman, peut-être me serais-je encore plus amusée à le lire en VO. Une certaine finesse de l’humour est perdue en français, je pense.

Anthony Trollope, Rachel Ray, Ed. Autrement, 2011, 428 p. (1863)

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4 commentaires leave one →
  1. 1 octobre 2011 15:00

    Un auteur que je vois partout ces temps-ci et que je dois vraiment découvrir!

    • 1 octobre 2011 20:38

      Oui, tu « dois » vraiment le découvrir ! Je pense que c’est un monstre de la littérature, au même titre que Dickens, qui mérite d’être plus connu (quoique, personnellement, je ne raffole pas de Dickens…) Et ça change, lentement mais sûrement, avec les dernières traductions en français. Je lui ai déjà consacré pas mal de billets, si tu veux t’en faire une idée plus précise. J’envisage aussi de faire un challenge Trollope en 2012 !

  2. 2 octobre 2011 21:46

    C’est un vrai festival Trollope en ce moment! J’ai pesté pendant des années de ne rien trouver de lui traduit… et maintenant je peste de ne pas trouver le temps de le lire! Mais ton billet me fait très envie (tiens, moi aussi, je ne raffole pas de Dickens). Vivement ton challenge Trollope. Je n’aurai plus d’alibi pour en retarder la lecture.

    • 3 octobre 2011 22:38

      Chouette, j’aurai au moins un inscrit à mon challenge ! Ce qui me rappelle que j’ai un dernier effort à accomplir pour le Challenge Henry James… Pour Trollope, je crois bien qu’une grande partie a été traduite à l’époque mais que les livres n’ont jamais été réédités, faute d' »actualité » en rapport (et de perspectives de rendement immédiat). Avec les blogs, on voit bien qu’il y a un réel engouement pour la littérature victorienne et qu’il est injustement méconnu à notre époque. Et pour le temps à y consacrer, personnellement j’ai mis dix jours sur ses plus gros pavés en anglais, et un à trois pour les traductions (sauf « Quelle époque ! », parce que c’est un monstre ; et sauf « Vendée », parce que c’est un peu chiant). Bref, ça se dévore et tu ne devrais pas avoir de mal à rattraper ton retard !

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