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Le Cimetière de Prague

29 octobre 2011

De toute façon, tout est de la faute des Juifs. Voilà l’opinion lapidaire qui arrange tout le monde,  en cette belle deuxième moitié du XIXe siècle. Simonini est bien placé pour savoir que les rumeurs de complot sémite ne sont que du flan : c’est lui qui les a lancées…

Le roman débute en 1897, dans la boutique défraîchie d’un brocanteur parisien. Simon Simonini  y traque sa mémoire, ainsi qu’un encombrant colocataire, l’abbé Dalla Piccola. Ses souvenirs font lentement surface par l’intermédiaire d’un journal commun, un procédé littéraire curieux qui ne manque pas de devenir intéressant.

De son enfance à Turin, élevé par son grand-père et quelques jésuites concupiscents, il garde une obsession ambiguë pour les ecclésiastiques et de solides haines irrationnelles. Racisme, antisémitisme et misogynie caractérisent ce narrateur particulièrement détestable. Il se rattrape quelque peu à nos yeux par son goût prononcé pour le déguisement et, surtout, pour la gastronomie française. Les descriptions des plats sont tout simplement renversantes. On le déteste encore plus d’en profiter.

Les prêtres… Comment les ai-je connus ? Chez mon grand-père, me semble-t-il, j’ai le souvenir obscur de regards fuyants, de dentitions gâtées, d’haleines lourdes, de mains moites qui essayaient de me caresser la nuque. Pouah ! Oisifs, ils appartiennent aux classes dangereuses, comme les voleurs et les vagabonds. Un type se fait prêtre ou moine rien que pour vivre dans l’oisiveté, et l’oisiveté est garantie par leur nombre. Si les prêtres étaient, disons, un sur mille âmes, ils auraient tellement à faire qu’ils ne pourraient pas passer leur temps à se gratter le nombril en mangeant des chapons. Parmi les prêtres les plus indignes, le gouvernement choisit les plus stupides, et les nomme évêques. (p. 23-24)

Il débute sa brillante carrière en escroquant un notaire véreux. Ses dons pour la falsification de documents lui valent d’être employé par les services secrets, d’abord auprès de Garibaldi en Sicile, puis dans les milieux révolutionnaires à Paris.

Le personnage, même désagréable à suivre, offre une plongée dans le XIXe siècle et les thèmes qui sont chers à Umberto Eco, dont il dissèque ici la naissance douteuse, en tant que mythes. Simonini fréquente les milieux de l’espionnage, des cultes satanistes, des fomentateurs d’attentats contre le gouvernement. Il nourrit les élucubrations de l’époque sur les francs-maçons, les Templiers, les juifs. Il participe directement à l’élaboration des Protocoles des Sages de Sion, document censés dévoiler un complot juif à l’échelle mondiale, qui viendra nourrir un antisémitisme délirant.

Il suit également avec attention les progrès de la psychiatrie, notamment les expériences sur l’hystérie et l’hypnose de Charcot, discutant à l’occasion avec une jeune docteur « Froïde ». Dans cette évocation d’un Paris à la Zola, il y ainsi de multiples clins d’œil à des personnalités bien connues, que notre héros n’est pas du genre à admirer béatement, on s’en doute.

Beaucoup, au cours des années passés, allaient chez Magny pour admirer de loin des écrivains déjà célèbres comme Gautier et Flaubert, et d’abord ce pianiste polonais phtisique entretenu par une dégénérée qui circulait en pantalon. J’y avait jeté un coup d’œil un  soir, pour en ressortir aussitôt. Les artistes, même de loin, sont insupportables, ils regardent autour d’eux pour voir si on les reconnaît. (p. 45)

Sa folie devient de plus en plus évidente, tandis que les trous de sa mémoire font comprendre qu’il est probablement psychotique, à un stade irrécupérable. Les événements nous sont révélés dans le désordre, par l’intermédiaire du journal ou des courriers échangés. En plus du plaisir de cette narration par écrits juxtaposés, on profite des nombreuses illustrations qui ramènent au temps des succès du roman populaire. C’est une expérience littéraire intrigante, hommage et critique du XIXe siècle à la fois.

Umberto Eco, Le Cimetière de Prague, Ed. Grasset
& Fasquelle, 2011, 548 p. (Il cimitero di Praga, 2010)

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