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La Vierge dans le jardin

8 novembre 2011

Alexander Wedderbrun, professeur élégant, cultivé et réservé, est un objet de fantasme idéal dans la petite ville de Blesford. Auteur d’une pièce sur la reine Elizabeth, il se voit proposer des représentations pendant tout l’été 1953, une événement dans la région. Il excite une vive passion chez les deux filles Potter, Stephanie et Frederica. Sa libido particulière n’en fait pourtant pas un coureur de jupons, adepte d’une « lente intensification aussi proche que possible de l’immobilité. »

Il représentait des choses qu’elles n’avaient pas, désiraient, et craignaient de ne jamais posséder : l’art, de préférence à sa critique, la mobilité masculine, de préférence à l’enracinement provincial féminin, le savoir-faire, la possibilité d’un avenir prestigieux dans la capitale. (p. 67)

C’est l’ambiance de toute une époque qui est recrée ici : l’optimisme d’après-guerre, l’invasion du quotidien par les objets en plastique, l’arrivée de la télévision, qui donne lieu à des réceptions entre voisins. Les personnages n’ont cependant pas conscience de cette modernisation accélérée, leurs schémas de pensée restent tournés vers la culture classique. La mise en scène de la pièce d’Alexander s’inscrit dans un éphémère renouveau élisabéthain, dont personne ne perçoit la caractère passéiste.

Dans la famille Potter, Frederica, dix-sept ans, est une lycéenne brillante, ambitieuse. Sa parfaite maîtrise de la diction, sa passion pour la poésie n’en font pas pour autant une bonne actrice, à sa grande mortification. Raide comme un piquet, elle poursuit la conquête des planches et celle d’Alexander avec la même détermination froide. On a envie de savoir comment elle évolue dans les tomes suivants. Humiliée par sa virginité, cette « terrible fille » ne songe qu’à s’en débarrasser.

Elle savait être de pierre, cette fille, elle savait montrer la peur, la rage et la grâce. (p. 495)

Son petit frère, Marcus, offre les passages les plus curieux du roman. Ses troubles cognitifs, non décelés, font abusivement croire à une précocité mentale. Tourmenté par des visions et des sensations effrayantes, il se laisse persuader par un étrange professeur qu’il a des dons paranormaux. Les deux hommes vont se laisser entraîner dans une exaltation douteuse, l’analyse psychologique de ces deux « cas » étant tout simplement brillante.

C’est un roman qui se lit d’une traite, parfois verbeux, parfois délirant. L’autrice y déploie une culture impressionnante, joue avec les conventions du roman, comme dans cette scène où deux amoureux ont conscience du fait que s’ils étaient dans un roman, ils ne discuteraient certainement pas de métrique racinienne mais se jetteraient plutôt l’un sur l’autre. De manière ironique, peut-être plus réaliste qu’on ne le pense, elle a créé des personnages qui aiment le désir en tant que tel plus que sa réalisation.

Ce qu’il aimait, croyait-il, se rapprochait davantage de ce que la plupart des hommes aiment qu’ils ne sont prêts à l’admettre. Il aimait la délectation imaginaire. Il aimait le contact imaginé de femmes réelles et le contact réel de femmes imaginées. Il aimait sa délicieuse solitude, assurément, et il était bien décidé à ne laisser personne la violer. Mais aussi − ce qui était plus singulier, sans l’être très, assurément − il aimait la peur. (p. 494)

La fin est burlesque, mettant tous les personnages à l’épreuve. Les saturnales accompagnant la pièce poussent les désirs à leur paroxysme. On quitte brutalement les personnages, avec la vive envie de lire la suite !

A.S. Byattn, La Vierge dans le jardin, Flammarion,
1999, 611 p. (The Virgin in the Garden, 1978)

Série « Frederica Potter » :

La Vierge dans le jardin
Nature morte
La Tour de Babel
Une Femme qui siffle

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