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Reverberator

11 novembre 2011
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Lorsque j’ai constitué ma liste de titre pour le challenge Henry James, j’ai choisi celui-ci parce que je le trouvais digne d’un titre de disque de rock. Je savais pourtant d’expérience que la petite musique d’Henry James n’a rien à voir avec les déluges sonores des guitares électriques. Ses romans sont le plus souvent statiques, verbeux, plus axés sur la psychologie que sur l’action. Pourtant, j’ai déjà pu remarquer que ses romans les plus courts avaient une intensité dramatique bien différente de celle des immenses pavés les plus célèbres. Cela a bien été le cas ici.

Comme souvent dans son œuvre, les personnages principaux sont une famille américaine en voyage en Europe. Mr Dosson et ses deux filles, Delia et Francie, sont en escale à Paris pendant leur grand tour sur le vieux continent. Ce sont des gens fortunés mais simples, assez naïfs. Ils comptent parmi leurs amis George Flack, correspondant au journal le « Reverberator », qui courtise la belle Francie tout en se chamaillant avec Delia. Les deux jeunes femmes écument les boutiques tandis que leur père reste assis à contempler la cour de l’hôtel.

George Flack se rendait compte qu’il infligeait à ses amis des fatigues considérables ; il les ramenait pâles et taciturnes d’excursions suburbaines, et d’errances, souvent sans but et au hasard, parmi les boulevards et les avenues de la ville. Il les considérait en ces moments-là, cependant, avec contentement, car c’étaient alors des temps de résistance affaiblie : il se disait qu’il pourrait finalement circonvenir Delia pour peu qu’il guettât une heure où elle serait fatiguée. Il aimait les faire se sentir démunis et dépendants, ce qui n’était pas difficile avec des gens si modestes et ingénus, si inconscients du pouvoir sans limite de la richesse. (p. 38-39)

La relation entre les deux sœurs est particulièrement ambiguë. Si Delia est une jeune femme énergique, dépourvue de charme, Francie est une beauté nonchalante et lectrice acharnée. Delia aimerait voir sa sœur fiancée et laisse ses pensées vagabonder de façon amorale et savoureuse.

C’était une secrète source d’humiliation pour elle que sa sœur, à sa connaissance, n’eût encore changé de serments avec personne ; si sa conviction sur ce sujet avait pu s’exprimer intelligiblement, elle aurait laissé entrevoir un singulier état d’esprit − une vague théorie selon laquelle une brillante jeune fille devait pouvoir essayer des expirants successifs. La conception de Delia sur ce en quoi un essai de ce genre pouvait consister était étrangement innocente : cela était constitué par des visites, des promenades, des tours en calèche et surtout par le fait qu’on parlât de vous comme fiancée ; et jamais il ne lui venait à l’esprit qu’une répétition d’amoureux entame la délicatesse d’une jeune demoiselle. Elle se sentait, pour sa part, une vieille fille née, et n’aurait jamais rêvé à un amoureux pour elle-même : il l’aurait terriblement encombrée ; mais elle songeait à l’amour comme à une chose par nature très délicate. (p. 41-42)

L’humour est plus présent, me semble-t-il, que dans ses autres livres. Une ironie légère mais non moins incisive règne, par exemple dans les sous-entendus selon lesquels George Fleck n’est pas tout à fait comme il faut, ou que les représentants de la noblesse française valent plus par leur titre que par d’hypothétiques qualités personnelles. On trouve ainsi ce portrait sarcastique de Madame de Douves, aux prétentions aristocratiques :

C’était au fond une excellente femme, mais elle écrivait roy et foy comme son mari, et l’activité de son esprit était entièrement limitée à des questions de parenté et d’alliance. Elle était douée d’une extraordinaire patience pour rechercher un lien, d’une extraordinaire ténacité pour s’y accrocher, et ne voyait les gens qu’à la lumière projetée sur eux par les autres ; c’est-à-dire non pas comme bons ou mauvais, laids ou beaux, sages ou insensés, mais en tant que petit-fils, neveux, oncles et tantes, beaux-frères et belles-sœurs, cousins au premier ou au second degré. On s’attendait vaguement à ce qu’elle laissât des Mémoires. (p. 116)

L’auteur exprime ici sa haine d’une certaine aristocratie sclérosée et corrompue mais ne se montre pas plus indulgent pour la presse à scandales qui vit sur son dos. Un peu comme dans les Dépouilles de Poynton, le livre laisse jusqu’aux dernières pages la possibilité d’une fin heureuse ou malheureuse. Il m’a en tout cas offert une conclusion satisfaisante au challenge Henry James organisé par Cléanthe.

Henry James, Reverberator, La Différence, 2003, 252 p.

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2 commentaires leave one →
  1. 13 novembre 2011 17:56

    Ce roman de James a l’air savoureux ! Je le note pour le challenge James, ayant un peu du mal avec le dernier que j’ai essayé…

    • 15 novembre 2011 22:06

      Oui, je te le recommande, ainsi que les dépouilles de Poynton ! Certains passages m’ont semblé d’une drôlerie irrésistible (comme ceux sur la morale souple de Delia) et ce n’est pas toujours le cas chez lui. Je suis finalement contente qu’il me reste des James moins connus à lire, ce ne sera pas la partie la plus ennuyeuse de la découverte. 😉

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