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Teverino

21 novembre 2011

Pour désennuyer l’adorable lady Sabina, Léonce, son ami de longue date, improvise une escapade loin du toit conjugal. Le hasard le sert bien puisqu’ils vont croiser sur leur route montagnarde un curé bourru tout à fait pittoresque, une jeune charmeuse d’oiseaux et un vagabond fantasque, artiste accompli, un peu sauvage, qui donne son nom au roman. Léonce s’attache à la beauté naturelle de Madeleine, cette fille aux oiseaux aux allures de magicienne, que Sabina compare au Mignon de Wilhelm Meister. Cette dernière succombe instantanément au charme de Teverino, qui contrefait à merveille le marquis. Les accompagnent un jockey et Lélé, une servante noire attachée à Sabina (elle ne sera décrite que comme une « vilaine négresse » et une créature assez étrange…).

Pendant vingt-quatre heures, la promenade va prendre un tour des plus fantaisistes, ponctuée par les jérémiades du curé qui craint de manquer ses repas et sa messe. C’est un voyage hors du temps, comme un rêve, où tout semble possible. L’amour entre personnes de conditions différentes semble soudain le seul véritable et naturel. La simple présence de Teverino enchante leurs lieux de passage. L’intérêt du roman repose beaucoup sur la curieuse compagnie qu’il compose avec l’oiselière et le curé. Sabina et Léonce sont moins intéressants ; grandiloquents dans l’expression de leurs sentiments, ils peinent à sortir de leurs préjugés.

– Voici l’heure ! dit l’oiselière en s’élançant sur les rochers qui marquaient le point culminant de cette crête alpestre ; et, avec l’agilité d’un chat, elle grimpa de plateau en plateau, jusqu’au dernier, où, dessinant sa silhouette déliée sur le ton chaud du ciel, elle commença à faire flotter son drapeau rouge. En même temps, elle faisait signe aux spectateurs de regarder le ciel au-dessus d’elle, et elle traçait comme un cercle magique avec ses bras élevés, pour marquer la région où elle voyait tournoyer les aigles.
Mais Sabina regardait en vain ; ces oiseaux étaient perdus dans une telle immensité, que la vue phénoménale de l’oiselière pouvait seule pressentir ou discerner leur présence. Enfin elle aperçut quelques points noirs, d’abord indécis, qui semblaient nager au-delà des nuages. (…)
Ils tournèrent longtemps, dessinant de grands circuits qui allaient en se resserrant, et quand ils furent réunis en groupe compact, perpendiculairement sur la tête de l’oiselière, ils se laissèrent balancer sur leurs ailes, descendant et remontant comme des ballons, et paralysés par une invincible méfiance.
Ce fut alors que Madeleine, couvrant sa tête, cachant ses mains dans son manteau, et ramassant ses pieds sous sa jupe, s’affaissa comme un cadavre sur le rocher, et à l’instant même cette nuée d’oiseaux carnassiers fondit sur elle comme pour la dévorer. (p. 633-634)

George Sand, Teverino, dans Vies d’artistes,
Ed. Omnibus, 2004, p. 565-677 (première édition en 1846)

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