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La Tour de Babel

29 décembre 2011

Le dernier rôle dans lequel on s’attend à retrouver Frederica est celui d’une mère de famille, victime d’un mari tyrannique. Et pourtant, la jeune femme s’est laissée prendre au piège banal du mariage, suite au drame familial qui l’a frappée à la fin du tome précédent. Elle s’en mord les doigts un moment puis, sur un coup de tête, favorisé par une hache inamicale, s’enfuit à Londres.

Son personnage reste trop arrogant pour être vraiment sympathique et, pour une femme de caractère, elle a singulièrement peu d’efforts à faire pour s’en sortir. Ses amis lui fournissent un travail, un logement, lui présentent les bonnes personnes… En devenant lectrice chez un petit éditeur, elle fournit des critiques de manuscrits décapantes et très drôles. Elle se met également à donner des cours de littérature pour adultes dans une école d’art et découvre qu’elle est une prof née, elle qui n’avait jamais voulu enseigner.

Le texte est traversé de références littéraires, qui font écho ou non à sa propre situation. Avec son fils Léo, on a droit aux contes et à Tolkien, très en vogue chez les écoliers. Avec les cours pour adultes, Frederica disserte plutôt sur Lawrence et Forster, l’occasion d’expliciter ses propres choix amoureux. L’influence de William Burroughs se fait sentir sur les milieux intellectuels, avec l’utilisation du cut-up, que Frederica cherche à appliquer à la littérature (bof, pas les parties les plus convaincantes).

L’époque survoltée emporte l’héroïne dans le tourbillon des années 60 branchées. Elle côtoies les milieux artistiques d’avant-garde, observe la montée de la culture pop, assiste à des performances qui la laissent souvent perplexe. Mais les mœurs sont en avance sur la loi et la jeune femme va être confronté à un milieu juridique désuet lors de deux procès, dont l’un la touche personnellement, puisqu’il s’agit de son divorce, avec l’enjeu de la garde de son fils Léo. Elle apprend par exemple que ses premières expériences sexuelles d’étudiante sont juridiquement qualifiées d’« incontinence prénuptiale » : on se doute que la même expression ne serait pas employée pour un homme… Dans une société qui assigne les femmes au foyer, Frederica ne passe pas pour une bonne mère, malgré tout le soin qu’elle prend de l’éducation de Léo.

Mummy. C’est un mot qu’elle exècre. Pourquoi les Anglais ont-ils le même mot pour un cadavre emmailloté et la maternité câline ? (p. 148)

Le personnage secondaire le plus frappant est le fantasque Jude Mason, modèle à l’allure de clochard. Il est l’auteur d’un roman sulfureux, La Tour du Babil, décrivant une utopie à la Fourier, qui dégénère en raffinements de supplices. De longues parties de ce roman fictif sont insérées au milieu de l’intrigue principale autour de Frederica, révélant un conte très noir, où la liberté sexuelle vire au sadisme meurtrier.

Nous retrouvons bien sûr d’anciennes connaissances, même si leur traitement n’est pas d’un intérêt équivalent. Daniel, pasteur bourru qui traite les appels de gens en détresse, a l’air plutôt mal en point lui-même. Alexander Wedderbrun participe à une commission d’évaluation de l’apprentissage de l’anglais à l’école et se voit forcé de fréquenter de nombreux établissements scolaires, lui qui n’a guère approché d’enfants durant son existence. On voit moins Marcus, qui s’est lancé dans une carrière scientifique et, à travers l’étude des escargots, met au jour les problèmes écologiques qui commencent à se poser dans le monde.

L’écriture au présent de l’indicatif m’a gênée au début, puis je me suis laissée emporter par l’histoire, ou plutôt les histoires. Roman touffu, le plus gros de la série, la Tour de Babel reflète toute l’ambition et l’intelligence de Byatt. Rien que dans ses remerciements, on peut se faire une idée de l’étendue des idées brassées ici : « Beaucoup de gens ont stimulé ma curiosité en de nombreuses matières, des escargots aux formules juridiques obsolètes et à l’ethnométhodologie. »

A. S. Byatt, La Tour de Babel,
Flammarion, 2001, 682 p. (Babel Tower, 1996)

Série « Frederica Potter » :

La Vierge dans le jardin
Nature morte
La Tour de Babel
Une femme qui siffle

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