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L’Utopie

12 janvier 2012

Il faut toujours relire ses classiques. J’imaginais l’Utopie comme un traité philosophique très général, idéaliste. Le qualificatif d’utopiste n’est-il pas synonyme de rêve éveillé ? J’ai trouvé, bien au contraire, une fable détaillée sur l’organisation d’une société insulaire, dont les cotés pratiques sont bien présents.

Des Scyllas et des Célènes et des Harpyes voraces, et des Lestrygons cannibales et autres prodiges affreux du même genre, où n’en trouve-t-on pas ? Mais des hommes vivant en cités sagement réglées, voilà ce qu’on ne rencontre pas n’importe où. (p. 13)

Thomas More, avocat londonien, part en mission commerciale aux Pays-Bas en 1515, où il écrit l’Utopie. Il est anobli par Henri VIII, devient chancelier d’Angleterre en 1529. Il refuse de prêter serment à l’acte confirmant le mariage d’Henry VIII et d’Anne Boleyn, rejetant l’autorité du pape et déclarant coupables de haute trahison ceux qui refusaient de prêter serment. Par conséquent, il est décapité en 1535.

Le livre retranscrit les idées développées par un de ses amis, Raphaël Hythlodée, lors d’une conversation. Il se présente comme un témoignage sur une île existant réellement, tout en restant vague sur sa localisation. L’île en forme de croissant de lune abriterait une civilisation ancienne. Un bateau aurait fait naufrage 1200 ans auparavant, quelques Romains et Égyptiens s’y seraient installés, apportant des éléments de leur culture. L’événement principal serait bien sûr la conquête par Utopus, qui devient son roi.

Une première partie s’attache à critiquer la société de son époque. L’auteur s’attache à mettre en évident l’injustice de la condamnation des voleurs par pendaison ; la société ne leur a pas laissé d’autres choix que de voler. Des pans entiers de la population gagnent leur vie à ne rien faire : les nobles se nourrissent du travail d’autrui, exploitant leurs métayers ; les soldats sont tellement nombreux et oisifs que l’on cherche des occasions de guerre pour s’en servir. Les fermiers sont contraints à la mendicité à cause de l’utilisation des terres cultivables pour l’élevage de moutons, qui pousse au clôturage des terres. Un propriétaire n’est bien souvent qu’un « goinfre à l’appétit insatiable, redoutable fléau pour sa patrie. »

Je suis donc convaincu que les ressources ne peuvent être réparties également et justement, que les affaires des hommes ne peuvent être heureusement gérées si l’on ne supprime la propriété privée. (p. 52)

C’est cette certitude qui va être développée sur Utopie. Tout y est organisé pour combattre le sentiment de propriété et pour répartir justement les tâches les plus ingrates. Ainsi, les citadins viennent habiter à tour de rôle à la campagne, pendant deux ans. Les travaux des champs sont attribués par roulement, de façon à ce que personne ne vive trop longtemps une existence trop dure. En ville, les maisons changent d’habitants tous les dix ans et ne sont évidemment pas fermées à clef, les Utopiens méprisant les signes de richesse tapageurs.

Tous les enfants apprennent l’agriculture. Chacun apprend ensuite le métier qui lui plaît, aussi bien les femmes que les hommes. Six heures sont consacrées au travail par jour, les heures de loisir étant consacrées à l’étude par la plupart. Cette durée de travail est suffisante puisque tout le monde travaille. Inutile de traiter les hommes comme des bêtes de somme ; dans la plupart des sociétés, la population active trime jusqu’à l’épuisement puisqu’il y a en fait beaucoup d’inactifs : femmes, prêtres, riches et leur valetaille.

L’argent n’existe pas. Un marché se tient au centre de la ville, où l’on rassemble les objets confectionnés par chaque ménage et où on prend ce dont on a besoin. Les repas se prennent dans de grandes salles collectives. On garde la monnaie pour certains événements, sinon l’or et l’argent servent à faire des vases de nuit, des chaînes pour les esclaves, des bijoux pour les petits enfants ou ceux ayant commis une faute grave. De cette façon, les métaux précieux, les vêtements somptueux et la soie sont dégradés aux yeux des gens.

Au niveau de l’organisation politique, trente familles élisent un phylarque, ou syphogrante. Dix phylarques et les familles qui en dépendent obéissent à un protophylarque. Les deux cents phylarques élisent le prince au suffrage secret, sur une liste de quatre noms désignés par le peuple. Le pouvoir reste cependant patriarcal : le chef de famille est l’homme le plus âgé ; les femmes sont soumises à leur mari, les enfants à leurs parents. La morale sexuelle est d’ailleurs sévère. Seule le mariage monogame est toléré ; tout autre punition entraîne une punition exemplaire. Ainsi, l’adultère est puni par la servitude, et par la mort si récidive après un éventuel retour à la liberté.

On a recours aux esclaves, soit des citoyens privés de liberté, soit des étrangers condamné à mort dans un autre pays. Ils accomplissent les basses besognes, tel l’abattage des animaux, considéré comme trop déplaisant pour les citoyens sensibles. La guerre est détestée mais pratiquée pour défendre les frontières. Il y a aussi un long développement sur la religion, que je n’ai lu que d’un œil…

J’ai été assez époustouflée par le caractère novateur de ce livre au moment où il a été écrit. Cette « île de Nulle-Part » fourmille de bonnes idées. Cependant, les bases de son pouvoir m’ont semblé bien sévères. J’ai du mal à croire à une société pacifique utilisant des esclaves et soumettant les femmes ! Je vais donc me chercher une autre utopie plus à mon goût…

Thomas More, L’Utopie, ou Le Traité de la meilleure forme de
gouvernement
, Librairie Droz-Genève, 1983, 153 p. (Utopia, 1516)

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