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Pieds nus à travers la Mauritanie

14 février 2012

Odette du Puigaudeau commence à se faire un nom comme dessinatrice de mode lorsqu’elle embarque, en novembre 1933, sur la Belle-Hirondelle, en compagnie de son amie Marion Sénones. D’origine bretonne, elle a déjà l’habitude de la navigation mais, cette fois, veut découvrir la Mauritanie. Par chance, elle en ignore les « vrais dangers », ce qui la rend avide de découvertes et pas trop méfiante. Les deux amies, « deux femmes, sans autre arme que notre confiance », rêvent de parcourir la brousse saharienne, qui les fascine.

« Tourmentées par le vieil instinct de migration qui sommeille encore au fond de l’être humain en dépit d’une casanière civilisation » (p. 27)

Leurs premiers contacts avec les Maures de la côte, qui tirent sur les canots, sont peu concluants. Enfin, elles font connaissance avec de pauvres nomades à Port-Etienne et ont bientôt le bonheur de partir avec leur première caravane, à travers la brousse. Elles montent à dos de chameau, animaux qui leur semblent d’abord ridicules vus de loin, puis parfaitement odieux à fréquenter de plus près, protestant contre les brides, les bagages dont on les charge, le départ de la marche. « Le chameau gueule par principe. » (p. 65) C’est bien plus tard qu’elle pourra les traiter de « braves bêtes » et apprécier leur esthétique, qui compte pour beaucoup dans la vente ou l’échange. Elles surprennent leurs escortes en voyageant aussi léger : habituellement, les Français emportent beaucoup de malles, mobilier pliant, ustensiles, etc.

Elle note les conversations, retranscrivant l’accent d’une manière qu’on devine assez authentique (j’imaginais très bien les intonations). Par exemple, les explications pour monter sur le chameau : « C’est pas trop ‘ficile. Tu mets le ton-pied sur jambe ton chameau, et pis sur son dos. » (p. 66)

Le pays est pauvre. C’est la déception qui les attend en découvrant les oasis tant vantées pendant le trajet, souvent les mêmes pauvres tentes regroupées au milieu de nulle part. L’esprit nomade repose beaucoup sur l’imagination. Le dénuement n’empêche pas le prestige des différentes localités.

Elles entretiennent d’emblée des relations diplomatiques avec les émirs et dirigeants locaux, qui rivalisent de prestige auprès des deux Françaises : les plus beaux chameaux, la meilleure escorte, les plus belles fêtes. Dans ce pays plus ou moins « pacifié », elles sont obligées de reconnaître que l’honnêteté des chefs est douteuse. Il y a souvent de sombres histoires de meurtre derrière l’ascension d’untel ou untel. Ce qui ne lui enlève en rien le « plaisir d’être la reine », fêtée et admirée à chaque étape.

Leur dignité d’hôtesses de marque implique de rentrer  sous la tente à peine arrivées à une étape, en ignorant superbement le comité d’accueil qui s’est déployé pour elles à grands renforts de chants, danses et cris. Dans les véritables visites protocolaires de la part des notables, la politesse implique de partager la tente avec les guerriers ou les femmes du grand homme.

Le confort s’avère, on s’en doute, spartiate. Les descriptions restent neutres, sans empêcher le dégoût face à la nourriture et aux boissons de se manifester. Odette déteste les margouillats, une variété de lézards qui s’incrustent dans la tente. Marion, de son côté, abhorre les chauves-souris. « Notre amitié faillit en périr. » (p. 181)

Elle raconte avec bonne humeur le dénuement, la saleté et la fatigue. Son style devient plus véhément lorsqu’elle assiste au dressage d’une héritière d’émir qui fait la fierté de ses parents. Toutou, dix ans, est gavée de lait sous la torture jusqu’à en être obèse, c’est-à-dire belle selon les critères maures et donc appelée à faire un beau mariage.

Et je songeais aussi que, depuis l’âge où elles sont excisées jusqu’à celui où, sous un masque de suie, elles y défendent leurs enfants contre le diable, en passant par la période où elles sont engraissées, puis mariées à de riches vieillards souvent soucieux de guérir une maladie secrète par le contact d’une jeune vierge – en somme depuis leur naissance jusqu’au jour où Mahomet leur refuse l’accès du paradis –, le sort des Beïdani n’est pas absolument enviable, malgré leur oisiveté, l’autorité qu’elles gardent sur leurs biens personnels, la monogamie qu’elles ont obtenue, leur influence dans les affaires de la tribu, et tous les égards dont elles sont entourées. » (p. 165)

Si Odette du Puigaudeau vit le début du voyage comme une « merveilleuse promenade », la fin se révèle nettement plus éprouvante. Elle souffre d’un panaris mal soigné, est accablée par la chaleur, la fatigue et la soif. Le périple se termine en demi-teinte ; même avec une santé très éprouvée, elle quitte à regrets ces vastes étendues solitaires. La suite de son œuvre montre qu’elle n’a pas cessé de retourner dans le désert…

C’était notre première étape nocturne, la première fois que le Sahara nous montrait son visage des grandes nuits de lune. Nous en étions éblouies. A travers le paysage translucide, les chameaux foulaient sans bruit de longues herbes d’argent. Des dunes lumineuses émergeaient de gouffres sombres, et se dissolvaient à l’approche pour surgir de nouveau, plus loin. Il n’y avait pas un souffle, pas un murmure, aucune sensation de chaleur ni de froid, rien que l’impression angoissante d’avancer dans un monde enchanté parmi de phosphorescents mirages. (p. 170)

Odette du Puigaudeau, Pieds nus à travers la Mauritanie
(1933-1934), Ed. Phébus, 1992, 256 p.

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